Médiation animale : quand la ferme devient lieu de soin

Médiation animale : quand la ferme devient lieu de soin

À l’Ehpad La Ruche, à Elbeuf, en Seine-Maritime, il y a une ânesse, un mouton, deux chèvres, un lapin, deux cochons d’Inde et quatre poules. Pas dans un pré voisin : dans l’enceinte de l’établissement, à quelques mètres des chambres. L’installation a été financée par le Lions Club local, et depuis, la psychologue de la maison observe des choses qu’aucun protocole ne prévoyait vraiment. Des résidents atteints de la maladie d’Alzheimer qui sortent de leur chambre pour aller ramasser les œufs. Des personnes qui ne parlaient plus beaucoup et qui se remettent à raconter la ferme de leur enfance. Ce genre de dispositif porte un nom dans le jargon du secteur : la médiation animale. Et il gagne du terrain dans la France des villages comme dans celle des villes moyennes.

Un animal, un professionnel, un objectif de soin

La confusion est fréquente, alors autant la lever d’entrée : la médiation animale ne consiste pas à faire passer un chien dans un couloir pour distraire les résidents. Le principe repose sur un trio. Une personne accompagnée, un animal éduqué pour ce travail, et un professionnel formé qui construit la séance autour d’un objectif précis. Retrouver de la mobilité fine en brossant une chèvre. Reprendre confiance dans la parole en s’adressant à un âne qui ne juge pas. Réapprendre à respecter un cadre en apprenant à approcher un cheval sans le brusquer.

Les publics, eux, varient beaucoup d’une structure à l’autre. Un gamin autiste suivi en institut médico-éducatif le lundi, un ado placé par la justice le mardi, une dame de quatre-vingt-douze ans qui ne reconnaît plus ses enfants le jeudi. Des adultes en souffrance psychique aussi, et parfois des patients en fin de vie. Un recensement conduit il y a quelques années auprès d’un millier d’établissements donnait le secteur du handicap largement gagnant, près de 42 % des structures, les Ehpad venant derrière avec environ un tiers. Côté animaux, le chien domine sans partage : plus d’une intervention sur deux. Suivent les chevaux, à un quart environ, puis les animaux de ferme et les ânes, qui pèsent ensemble un peu plus de 20 %.

C’est justement cette part-là qui progresse le plus vite. Parce que la ferme, elle, offre quelque chose que le chien seul ne peut pas apporter : un décor, des odeurs, des saisons, des tâches à accomplir. Un rythme.

La ferme, un décor thérapeutique à part entière

Puy-de-Dôme, Var, Bretagne : un peu partout, des exploitations bloquent deux ou trois demi-journées par semaine pour recevoir des groupes venus d’établissements médico-sociaux. À Six-Fours-les-Plages, un éleveur de lamas passé par une formation en médiation animale emmène ses bêtes dans les maisons de retraite du secteur. Le lama, animal calme et curieux, a la réputation d’attirer les regards sans effrayer personne. La démarche s’inscrit dans un mouvement plus large qu’on appelle l’agriculture sociale, et qui fédère des réseaux comme Accueil Paysan ou les CIVAM. En Auvergne-Rhône-Alpes, le réseau Astra structure depuis plusieurs années cette agriculture sociale et thérapeutique, en accompagnant les paysans qui veulent accueillir des publics fragiles sans se transformer pour autant en institution de soin.

Ce qui se joue à la ferme dépasse la simple présence animale. Il y a du travail réel, pas de la simulation d’atelier. Les poules doivent être nourries, qu’on ait envie ou non de se lever. Le foin doit être rentré avant la pluie. Pour des jeunes en rupture scolaire ou des adultes cabossés par des années de chômage, cette utilité concrète vaut souvent mieux que bien des discours. Un accueillant du Cantal résumait la chose sans détour : ici, personne ne demande à quelqu’un de raconter son histoire, on lui demande de tenir un seau.

Le cadre juridique existe, sur le papier au moins. La loi d’avenir pour l’agriculture d’octobre 2014 a ouvert la voie à cet accueil social dans les exploitations, et un rapport du CGAAER a examiné dès 2015 la question de l’affiliation au régime agricole des accueillants. Ses conclusions ont tempéré les enthousiasmes : les fonctions relevant du médico-social, celles qui exigent un agrément administratif, ne peuvent pas être fondues dans l’activité d’exploitant agricole. Autrement dit, l’agriculteur qui accueille reste un agriculteur, pas un soignant.

Le point noir : personne ne contrôle vraiment

Voilà où le bât blesse. La médiation animale n’existe dans aucun code, aucun texte réglementaire ne la définit, et il n’y a pas de diplôme d’État de zoothérapeute ou de praticien en médiation animale. N’importe qui peut, demain matin, apposer la mention sur une carte de visite et démarcher les maisons de retraite du département.

Le secteur s’organise à sa façon. Plusieurs organismes proposent des formations certifiantes enregistrées auprès de France Compétences et finançables via le compte personnel de formation, avec une exigence commune : venir déjà du soin, du social, de l’éducation spécialisée ou de l’animation. La médiation animale se conçoit comme une spécialisation, pas comme un métier qu’on découvrirait de zéro. Reste que cette autorégulation ne remplace pas un contrôle, et les vétérinaires alertent régulièrement sur le sujet, notamment sur le bien-être des animaux embarqués dans des dispositifs mal pensés. Une chèvre trimballée de service en service six heures d’affilée, ce n’est plus de la médiation, c’est de l’exploitation.

La Fondation Adrienne et Pierre Sommer, principal soutien financier privé du domaine, revendique plus d’un millier d’initiatives financées en vingt ans et pousse à la structuration de la recherche. Le congrès international de l’ISAZ, consacré aux relations entre humains et animaux, s’est tenu à Paris en juillet 2026 avec près de trois cents chercheurs. Signe que le sujet sort doucement du registre de la bonne intention pour entrer dans celui de l’évaluation scientifique.

Un modèle économique qui reste fragile

Dans les faits, beaucoup de ces projets tiennent grâce à des subventions ponctuelles, des clubs services, des appels à projets d’ARS ou des budgets d’animation grignotés sur autre chose. Les tarifs d’intervention tournent souvent entre 60 et 120 euros la séance de groupe, un montant qui rebute des établissements déjà contraints. Certains Ehpad ont choisi d’internaliser en installant leur propre mini-ferme, comme à Elbeuf, avec l’avantage de la permanence et l’inconvénient d’une charge de soin animalier à assumer toute l’année, week-ends compris.

Ce que ces expériences racontent, au fond, c’est un rapport au vivant que les institutions avaient soigneusement évacué pendant des décennies au nom de l’hygiène et de la sécurité. Le voir revenir par la petite porte, sous forme de deux chèvres dans une cour d’Ehpad, n’a rien d’anecdotique.

La rédaction du Nouvelliste