Le compostage collectif gagne les petites villes de France

Le compostage collectif gagne les petites villes de France

Au pied d’un immeuble de Saint-Junien, trois bacs en bois posés sur une dalle bétonnée intriguent encore quelques passants. Un panneau plastifié explique la marche à suivre : épluchures dans le bac de gauche, broyat dans celui du milieu, compost en maturation à droite. Une dame d’un certain âge soulève le couvercle, vide son seau métallique, referme, repart. Geste qui aurait paru exotique il y a cinq ans, et qui devient peu à peu banal dans les sous-préfectures et les chefs-lieux de canton. Le compostage collectif, longtemps réservé aux grandes métropoles écolos, s’installe dans les petites villes françaises. Sans tambour ni trompette, mais à un rythme qui surprend les services techniques eux-mêmes.

Une obligation européenne, des solutions très locales

L’origine de cette poussée tient en deux mots : loi AGEC. Adoptée en février 2020, elle impose depuis le 1er janvier 2024 le tri à la source des biodéchets à tous les Français, particuliers comme professionnels. Plus question de jeter ses épluchures dans la poubelle grise. La directive européenne ne dit pas comment s’y prendre, elle dit seulement qu’il faut s’y prendre. Aux collectivités locales de choisir entre la collecte séparée en porte-à-porte, les bornes d’apport volontaire, le compostage domestique chez l’habitant ou les sites partagés en bas d’immeuble.

Sur le papier, le menu est varié. Dans les faits, beaucoup de communes de moins de dix mille habitants ont fait le calcul. Mettre en place une benne dédiée et un camion supplémentaire qui passe une fois par semaine, ça coûte cher. L’ADEME estime le coût médian à vingt-et-un euros par an et par habitant pour la collecte séparée des biodéchets. Pour un budget municipal déjà serré, la facture grimpe vite. Les composteurs partagés, eux, demandent un investissement de départ modeste, quelques centaines d’euros par site, et fonctionnent ensuite avec du bénévolat encadré. La logique économique a fait son chemin presque toute seule.

Selon une enquête menée par l’ADEME auprès de plus de deux cents collectivités, 69 % d’entre elles disent encourager activement le compostage de proximité. Un an après l’entrée en vigueur de la loi, seulement 40 % des Français disposaient pourtant d’une solution effective de tri. L’écart entre les déclarations et la réalité du terrain reste large. Mais dans les petites villes, là où l’habitat collectif n’est pas envahissant et où les jardins privés existent encore, la mise en route est souvent plus rapide qu’en zone dense.

Ce qui se joue dans les bourgs

À Saint-Jean-de-Luz, dans les Pyrénées-Atlantiques, la municipalité vient d’inaugurer un troisième composteur de quartier sur le domaine public, dans le secteur d’Alturan. Le dispositif, monté en partenariat avec le syndicat de traitement Bil Ta Garbi, suit une recette désormais bien rodée : un appel à habitants volontaires, une réunion publique, la formation d’un référent de site, l’installation des bacs. Les services techniques municipaux assurent la maintenance, un agent passe une fois par mois pour brasser et vérifier la matière.

À Eymoutiers, en Haute-Vienne, l’expérience date de plus longtemps. La commune avait été pionnière avec son compost citadin lancé il y a une dizaine d’années, à une époque où la pratique paraissait exotique dans un bourg de quinze cents âmes. Aujourd’hui, le dispositif a essaimé dans plusieurs communes voisines des Monts d’Ambazac. Même schéma à Aubusson, dans la Creuse, où le centre-ville s’est équipé en 2024 sous l’impulsion de la communauté de communes.

La règle empirique, retenue par la plupart des opérateurs, tient en quelques chiffres. Pour qu’un site collectif tienne dans la durée, il faut au minimum sept foyers réellement engagés. Vingt pour cent des logements desservis dans le rayon, c’est l’objectif idéal. Et un référent bénévole, formé sur deux jours, qui accepte de répondre aux questions des nouveaux et de signaler les dérives quand elles arrivent. Parce qu’il y en a, des dérives. Le sac plastique qui finit au fond du bac, les os de poulet qui ralentissent la fermentation, le visiteur qui dépose un seau de tonte de pelouse en plein été et fait basculer tout l’équilibre carbone-azote.

Le maître composteur, nouveau métier discret

Pour encadrer ce maillage qui s’étend, un nouveau métier prend forme : maître composteur. La fonction est structurée par l’ADEME via le programme P-G Prox, qui hiérarchise les compétences en quatre niveaux. Le référent de site, bénévole, gère un ou deux composteurs. Le guide composteur, semi-professionnel, accompagne plusieurs sites sur un secteur. Le maître composteur, lui, exerce à temps plein, généralement employé par une collectivité, un syndicat de traitement ou une association. Il forme les bénévoles, conçoit les implantations, gère les conflits de voisinage et tient les statistiques.

Dans les départements ruraux comme la Corrèze, la Creuse ou le Cantal, ces postes restent rares. Une seule personne peut couvrir tout un territoire intercommunal. À l’inverse, certaines villes moyennes comme Niort ou Quimper ont étoffé leurs équipes au point d’employer trois ou quatre maîtres composteurs salariés. La filière commence à se structurer, les formations se multiplient, et France Travail considère désormais le métier comme porteur dans le secteur de la gestion des déchets.

Du bac à compost au lien de voisinage

Ce qui surprend les élus locaux qui se sont lancés, c’est ce qui se passe autour du bac. Au-delà du tonnage de déchets détourné de l’incinération, deux ou trois fois par mois les habitants se croisent près du site, échangent quelques mots, parfois davantage. Dans des bourgs où l’anonymat avait progressé avec l’arrivée de nouveaux résidents, le composteur joue un rôle de petit place publique improvisée. Une retraitée de Brive-la-Gaillarde, interviewée par la presse régionale en novembre dernier, racontait avoir noué des liens avec des voisins qu’elle croisait depuis quinze ans sans jamais leur avoir parlé.

L’effet n’est ni magique ni systématique. Il faut un référent qui anime, des permanences régulières, parfois une fête du compost une fois par an pour distribuer la matière mûre aux jardiniers du coin. Mais quand ça prend, ça prend. Plusieurs études du Réseau Compost Citoyen, structure associative qui fédère les acteurs du secteur, soulignent cette dimension sociale comme l’un des bénéfices les plus inattendus du dispositif. La transition écologique passe par des gestes très concrets, et celui-ci, en plus de ramener du carbone à la terre, ramène un peu de chaleur entre les gens.

Reste que tout n’est pas idyllique. Les communes qui ont sauté le pas sans vraiment préparer le terrain ont parfois vu leurs sites se transformer en décharges sauvages. La formation, l’animation, la communication régulière : trois conditions sans lesquelles le compost se résume vite à un tas malodorant qui finit en pelletée à l’incinérateur. Mais quand les ingrédients sont réunis, le bac de quartier tient quinze ans, voire davantage. C’est une infrastructure modeste, presque invisible, qui en dit pourtant beaucoup sur la France des bourgs en train d’inventer ses propres réponses à des injonctions venues de Bruxelles.

La rédaction du Nouvelliste