Un litre de lait à vingt centimes. Au supermarché, le même coûte un euro. Nicolas, 42 ans, fait le calcul à voix haute devant le camion garé sur la place de Foucarmont, en Seine-Maritime, et conclut que « ça vaut le coup ». Il en est à sa troisième visite. Le véhicule s’appelle l’Anim’truck, il appartient au centre social l’Atelier de Blangy-sur-Bresle, et chaque semaine il déplie ses rayons dans trois villages du pays de Bray : Fresnoy-Folny le mercredi, Foucarmont et Le Caule-Saint-Beuve le jeudi. Une épicerie solidaire sur roues. Il y a dix ans, l’idée aurait paru un peu farfelue. Aujourd’hui, on en trouve des dizaines, un peu partout.
Un réseau qui a presque doublé en cinq ans
Les chiffres d’Andès, le principal réseau national, parlent d’eux-mêmes. En 2019, on comptait 380 épiceries solidaires adhérentes. En 2024, elles étaient 619. Ensemble, elles accompagnent à peu près 250 000 personnes par an et distribuent l’équivalent de 40 millions de repas. Et ça, c’est sans compter les structures rattachées au Secours populaire, au Secours catholique, aux CCAS ou aux Banques alimentaires, qui fonctionnent sur un modèle voisin.
Le principe ne change pas d’une structure à l’autre. On n’y reçoit pas un colis, on fait ses courses. Les produits sont vendus entre 10 et 30 % de leur valeur marchande, et chacun choisit ce qu’il met dans son panier. L’accès est limité dans le temps, en général entre trois et neuf mois, et se fait sur orientation d’un travailleur social. L’objectif affiché, c’est de dégager un peu de marge dans le budget du foyer pour régler une dette, souffler, ou financer un projet (un permis de conduire, une réparation de voiture, un loyer en retard).
Qui pousse la porte ? Pas forcément ceux qu’on imagine. Plus d’un tiers des bénéficiaires du réseau Andès sont des familles monoparentales, 34,2 % très précisément. Les allocataires du RSA représentent 24 %, les demandeurs d’emploi 17 %. Mais 17 % ont aussi un travail, le plus souvent en CDD, en intérim ou en contrat aidé. Et 15 % sont retraités. Ce dernier chiffre, dans les campagnes où les petites pensions agricoles sont légion, prend une résonance particulière.
Une pauvreté qui ne se voit pas
Longtemps, l’épicerie solidaire a été une affaire urbaine. Un local en pied d’immeuble, un quartier prioritaire, une file d’attente discrète le mardi après-midi. La campagne, elle, était censée avoir ses propres filets : le potager, la famille, le voisin qui dépanne. Sauf que ces filets se sont bien usés.
La précarité rurale a un visage particulier. Elle touche des gens qui possèdent parfois leur maison, mais une maison mal isolée qui avale un budget fioul démesuré. Des ménages qui dépendent de la voiture pour tout, et pour qui chaque hausse du carburant se paie directement sur le chariot de courses. À Deux-Grosnes, dans le Haut-Beaujolais, 14 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. Ce n’est pas un quartier de grande ville, c’est une commune nouvelle entourée de vignes et de prés.
Il y a aussi le regard des autres, et il pèse lourd. Dans un village de 600 habitants, tout le monde sait qui se gare devant le local du CCAS. Aller chercher de l’aide alimentaire, c’est prendre le risque d’être vu par le cousin, par l’ancienne collègue, par le maire. Beaucoup préfèrent s’en passer. D’où l’intérêt du modèle épicerie : on paie, même peu, on choisit ses produits. Une bénéficiaire du Secours catholique dans l’Allier le résumait sans détour : payer une petite participation, « c’est important pour notre dignité, on n’a pas honte ». Certaines structures itinérantes roulent d’ailleurs dans des camions blancs, sans logo, justement pour ne pas désigner ceux qui montent à bord.
Le camion plutôt que le local
En zone rurale, le problème n’est pas seulement de trouver une épicerie solidaire. C’est d’y aller. Une personne sans voiture, ou avec une voiture qui tient à peine, ne fera pas trente kilomètres aller-retour pour économiser vingt euros sur ses courses. Le calcul ne tient pas. Alors les structures ont inversé la logique : c’est l’épicerie qui se déplace.
Le réseau des Banques alimentaires recense désormais plus de soixante dispositifs itinérants pour couvrir ce qu’on appelle les zones blanches de l’aide alimentaire. Dans le Rhône, celle du département a lancé début 2026 Rayon 69 Épicerie. Le mardi, le camion s’arrête à Deux-Grosnes, et Grandris puis Beaujeu doivent suivre. À chaque tournée, 400 à 500 kilos de marchandises, de quoi répondre aux besoins d’une vingtaine de foyers. Les clients paient environ 15 % du prix du commerce. L’une d’elles raconte que ça « dépanne, ça comble dans les périodes difficiles », et que ça lui évite surtout de brûler de l’essence pour aller jusqu’en ville.
En Bretagne, dans les Côtes-d’Armor, l’Epi’mobile du CCAS de Plœuc-L’Hermitage fait halte tous les quinze jours dans quatre communes : Plœuc-L’Hermitage, Gausson, Uzel et Plémy. Un camion, une remorque, et une salle des fêtes transformée en boutique éphémère le temps d’un après-midi. Environ 150 personnes y ont recours, pour un bassin qui n’atteint pas 4 200 habitants. Le budget de la première année ? 82 040 euros, dont une grosse part apportée par l’État via la Dreets, complétée par Andès et le programme Leader. Côté personnel, un seul salarié permanent. Et vingt-cinq bénévoles.
Des bénévoles et des subventions, le modèle reste fragile
C’est là que le bât blesse. Sans cette armée discrète de bénévoles qui fait tourner les campagnes, la plupart des épiceries solidaires rurales fermeraient dans le mois. Ce sont eux qui déchargent les palettes, tiennent la caisse, conduisent le camion, font l’accueil. Souvent des retraités, parfois d’anciens bénéficiaires. Et le vivier n’est pas inépuisable, surtout quand les mêmes personnes tiennent déjà le comité des fêtes et le club de foot.
L’argent pose aussi question. Selon Andès, les ressources des épiceries du réseau proviennent à 69 % de subventions, contre 23 % seulement des ventes. Autant dire que tout dépend de la bonne volonté des collectivités, de l’État, des fondations. Or les budgets se resserrent. Côté approvisionnement, un tiers des produits vient de dons, les deux autres tiers sont achetés. Quand l’inflation alimentaire grimpe, la facture des épiceries grimpe avec, alors même que la demande augmente.
Certaines structures tentent une autre voie, celle de la mixité. Leur idée : ouvrir l’épicerie à tous, avec des prix différenciés selon les revenus. Le client aisé paie plein tarif, et sa marge aide à financer les remises accordées aux autres. Le modèle reste marginal, à peine 6 % des épiceries du réseau Andès. Il a pourtant un avantage évident à la campagne : il dissout le stigmate. Quand tout le monde fait ses courses au même endroit, personne ne sait qui paie quoi. Et dans des bourgs qui ont perdu leur dernière épicerie, il redonne au passage un commerce de proximité aux habitants.
En Creuse, en Haute-Vienne ou dans le Morvan, la question se pose dans les mêmes termes qu’en pays de Bray : des distances qui s’allongent, des services qui se retirent, et une pauvreté qui ne dit pas son nom. Les épiceries solidaires ne régleront pas tout. Mais le camion qui s’arrête le jeudi sur la place du village, c’est déjà un rendez-vous, et parfois le seul de la semaine.
La rédaction du Nouvelliste



