La chasse en France : entre tradition et remise en question

La chasse en France : entre tradition et remise en question

Chaque automne, le même rituel se rejoue dans les campagnes françaises. Les gilets orange réapparaissent à la lisière des bois, les chiens donnent de la voix, et les conversations de comptoir se tendent un peu. La chasse reste l’un des rares loisirs capables de diviser un village en deux camps. D’un côté, ceux qui y voient un héritage rural, une affaire de transmission et de gestion du gibier. De l’autre, ceux qui réclament de pouvoir se promener en forêt un dimanche matin sans croiser un fusil. Entre les deux, un pays qui ne sait plus très bien quoi penser de cette pratique vieille de plusieurs siècles.

Un loisir populaire qui s’érode

Premier constat, et il pique : les rangs se vident. Sur la saison 2022-2023, 963 571 personnes ont sorti leur permis de chasser. La France garde sa couronne de championne d’Europe pour le nombre de pratiquants, mais le mouvement de fond ne trompe personne. En 2014, on en dénombrait encore 1,1 million. Faites le calcul : près de 150 000 chasseurs ont raccroché le fusil en moins de dix ans.

Le portrait sociologique surprend ceux qui s’imaginent la chasse réservée aux têtes blanches. Oui, les retraités forment 46 % des effectifs, et les 65-74 ans pèsent leur poids. Mais voilà : 42 % des chasseurs ont moins de 44 ans, et un sur deux travaille encore. La relève est là. Elle ne suffit juste pas à boucher les trous laissés par ceux qui partent.

Cette base se concentre dans les territoires ruraux, particulièrement dans le grand quart sud-ouest. La Nouvelle-Aquitaine rassemble à elle seule l’une des plus fortes densités de chasseurs du pays, héritage d’une ruralité où la chasse au gibier d’eau, au sanglier ou à la palombe structure encore le calendrier social. Dans bien des communes du Limousin, de la Dordogne ou des Landes, la société de chasse reste l’une des dernières associations à réunir les habitants, au même titre que le comité des fêtes ou le club de foot.

Un poids économique qu’on oublie souvent

Derrière le loisir se cache une économie réelle. Les dépenses des chasseurs français atteignent 4,2 milliards d’euros par an, entre permis, équipement, munitions, cotisations et frais de déplacement. La filière génère 3,6 milliards d’euros de richesse nationale et fait vivre environ 37 400 emplois, des armuriers aux gestionnaires de domaines en passant par les fédérations départementales.

Ce poids économique éclaire en partie l’influence politique des chasseurs, qu’on leur reproche assez souvent. Les fédérations, elles, préfèrent insister sur un rôle moins médiatique : tenir en respect le grand gibier. Les sangliers prolifèrent, saccagent les champs, déboulent sur les routes. Face à ça, les chasseurs se posent en rouage de la gestion des territoires. Et la facture suit : les dégâts agricoles attribués au gibier se comptent chaque année en dizaines de millions d’euros, des indemnisations qui ponctionnent directement les caisses des fédérations.

La question de la sécurité, point de crispation

C’est sans doute sur le terrain de la sécurité que la pratique est la plus attaquée. Le bilan de l’Office français de la biodiversité pour la saison 2024-2025 fait état de 100 accidents liés à une arme à feu, dont 11 mortels. Tous les morts étaient des chasseurs, mais 16 non-chasseurs ont été blessés, dont trois gravement. À ces drames s’ajoutent 135 incidents recensés : 58 habitations touchées par des tirs, 27 véhicules, et une cinquantaine d’animaux domestiques.

Sur le temps long, la sécurité s’est pourtant améliorée. On comptait 169 accidents lors de la saison 2005-2006, contre une centaine aujourd’hui. Mais cette amélioration s’est enrayée : l’accidentologie est repartie à la hausse depuis 2021, ce qui nourrit l’inquiétude. La chasse au grand gibier, en battue, concentre à elle seule 63 % des accidents, là où les balles portent loin et où la coordination entre tireurs devient critique.

La réforme de la sécurité engagée ces dernières années a introduit une remise à niveau décennale obligatoire, un encadrement plus strict des battues et la possibilité de signaler les zones de chasse via des applications mobiles. Reste que pour beaucoup de promeneurs, de vététistes ou de cueilleurs de champignons, le sentiment d’insécurité persiste.

Une opinion publique qui bascule

C’est peut-être le changement le plus profond. La société française, majoritairement urbaine, regarde désormais la chasse avec méfiance. Selon une étude Ifop de 2025, 78 % des personnes interrogées se disent favorables à l’instauration d’un dimanche sans chasse. Plus frappant encore, 62 % des Français déclarent se sentir peu ou pas en sécurité lors de leurs promenades en nature pendant la saison, et 67 % estiment que la parole des chasseurs pèse trop lourd dans les décisions politiques.

Le débat sur la chasse dominicale cristallise ces tensions. Plusieurs propositions visant à interdire la pratique le dimanche ou certains jours ont été déposées, sans aboutir. La dernière tentative législative d’ampleur a été rejetée en mars 2023, maintenant un statu quo que les associations jugent déconnecté de l’opinion. Côté chasseurs, on dénonce une vision caricaturale venue de citadins qui ignorent les réalités du monde rural.

Cette fracture recoupe largement la ligne de partage entre villes et campagnes. Là où la chasse reste un fait social ordinaire, dans les bourgs ruraux, elle apparaît comme une survivance d’un autre âge aux yeux d’une partie des urbains. Le malentendu, profond, dépasse la seule question du fusil : il touche à deux visions du rapport à la nature et au territoire.

La chasse française avance donc sur une ligne de crête. Trop ancrée dans les territoires pour disparaître, trop contestée pour ignorer les attentes de sécurité et de partage de l’espace. Son avenir se jouera moins dans les fédérations que dans la capacité du pays à faire dialoguer deux France qui ne se croisent plus guère.

La rédaction du Nouvelliste