Les bibliothèques rurales, dernier bastion culturel des villages

Les bibliothèques rurales, dernier bastion culturel des villages

Vingt-cinq mètres carrés. C’est la surface de la médiathèque d’Eppe-Sauvage, 274 habitants, tout au bout du département du Nord, à deux pas de la frontière belge. Elle s’appelle Point-Virgule et elle tient dans un coin du café du village, celui que la municipalité a aidé à rouvrir. On y vient chercher un roman, un paquet de pâtes, ou juste boire un verre. En 2018, quand le jury du Grand Prix Livres Hebdo des bibliothèques lui a décerné son coup de cœur, le lieu était accessible 64 heures par semaine. Bien des médiathèques de grande ville n’oseraient pas afficher un chiffre pareil. Le sociologue Claude Poissenot y voyait alors « le visage de l’avenir possible des bibliothèques dans les petites communes ».

Un rideau qui reste levé quand tout le reste a fermé

La poste est partie, la boulangerie n’a pas trouvé de repreneur, le dernier bistrot a baissé le rideau il y a des années. Dans beaucoup de bourgs, il reste la mairie, l’église, parfois l’école. Et la bibliothèque. Souvent une pièce au rez-de-chaussée de l’ancien presbytère ou derrière la salle des fêtes, ouverte le mercredi après-midi et le samedi matin. Ça ne paie pas de mine. C’est pourtant, dans des milliers de communes, le seul endroit où l’on peut entrer sans rien acheter, sans rendez-vous et sans avoir à se justifier.

La France compte environ 16 500 bibliothèques et points-lecture. Le chiffre impressionne, mais il cache de sacrés écarts. Les grandes villes sont presque toutes équipées, à 90 % pour celles qui dépassent 20 000 habitants. Les communes de moins de 2 000 habitants, elles, le sont beaucoup plus rarement : à peine plus d’une sur quatre, d’après des données reprises par la presse professionnelle. Et quand un équipement existe, il s’agit rarement d’une médiathèque en bonne et due forme. Plutôt un point-lecture, quelques centaines de livres, une poignée d’heures d’ouverture.

Le lien avec l’école saute aux yeux. Là où la dernière classe du village est menacée de fermeture, la bibliothèque devient vite le seul endroit où les enfants croisent un livre en dehors de la maison. Les enseignants le savent, eux qui y emmènent leurs élèves à pied dès que le temps le permet.

Soixante-dix mille bénévoles, et pas de statut

Qui tient la boutique ? Des bénévoles, la plupart du temps. En 2022, les inspecteurs de l’IGÉSR (l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche) ont fait les comptes, et ça donne un peu le vertige : 70 000 bénévoles dans les bibliothèques territoriales. Mis bout à bout, leurs heures pèsent plus de 12 000 temps pleins. En face, 40 000 agents publics. Il y a donc presque deux fois plus de bénévoles que de salariés pour faire tourner la lecture publique française. Et la moitié des bibliothèques et points-lecture du pays ne fonctionnent qu’avec eux, sans le moindre professionnel.

Le portrait-robot dressé par les inspecteurs n’étonnera personne : un retraité, issu d’une profession intellectuelle. Quatre régions sortent du lot pour leurs petites communes : Pays de la Loire, Bretagne, Alsace, Auvergne-Rhône-Alpes. Plus surprenant, il y a la Vendée et le Maine-et-Loire, où l’on voit des collégiens et des lycéens venir prêter main-forte.

Leur situation juridique, elle, reste floue. Le bénévolat en bibliothèque n’est encadré par aucun texte. Deux principes seulement font consensus : pas de rémunération, pas de lien de subordination avec la commune. Ça n’empêche pas ces volontaires de commander les ouvrages, de couvrir les livres, d’accueillir les classes, d’animer l’heure du conte et de remplir les tableaux que réclame le département. Le rapport recommandait une convention-type et une formation de base en ligne. Il notait au passage, avec une pointe de sévérité, que les bibliothèques départementales « connaissent mal » ces bénévoles qu’elles sont pourtant censées épauler.

Le département, béquille indispensable

Car derrière chaque petite bibliothèque de village, il y a une bibliothèque départementale. C’est elle qui prête les fonds, les renouvelle par navette ou par bibliobus, forme les équipes, soutient les animations. Sans elle, les rayonnages d’un point-lecture de 300 habitants ne bougeraient pas d’une année sur l’autre, et les lecteurs s’en lasseraient vite.

En Haute-Vienne, le réseau animé par la bibliothèque départementale revendique plus de cent bibliothèques, plus de 600 000 documents et autour de 50 000 réservations par an, pour plus de 210 000 habitants desservis. Un lecteur installé dans un bourg des monts d’Ambazac ou du côté d’Eymoutiers peut ainsi réserver un titre absent des rayons de sa commune et le récupérer près de chez lui.

Ce filet n’a pas toujours paru garanti. En 2016, le conseil départemental des Yvelines a fermé sa bibliothèque départementale de prêt, et les petites communes ont perdu les prêts de documents dont elles dépendaient. Le bilan, dressé quelques années plus tard, a été jugé négatif. L’épisode a marqué la profession. Il a aussi pesé dans la loi du 21 décembre 2021 sur les bibliothèques, portée par la sénatrice Sylvie Robert, qui interdit désormais aux départements de supprimer leur bibliothèque départementale ou de cesser de la faire fonctionner. Le même texte grave dans le marbre la liberté et la gratuité d’accès, ainsi que le pluralisme des collections.

Reste la question des moyens. Une loi peut empêcher de fermer un service. Elle n’empêche pas d’en rogner le budget d’acquisition.

Café, coworking, jeux vidéo : la bibliothèque change de peau

Dans les villages qui s’en sortent, la bibliothèque a cessé d’être seulement un endroit où l’on emprunte des livres. À Iguerande, en Saône-et-Loire, l’ancienne bibliothèque a laissé place en septembre 2023 à une médiathèque de près de 200 mètres carrés, logée dans un tiers-lieu baptisé « La fabrique du nouveau monde ». On y trouve des tablettes, des consoles, des jeux de société, mais aussi une micro-folie, un espace de coworking et un point d’information touristique. La Drac a financé la moitié des travaux et de l’équipement. Deux professionnels ont été recrutés, épaulés par cinq bénévoles.

Dans la Manche, Saint-Sauveur-Villages a ouvert en janvier 2024 « Le cœur battant », une médiathèque-tiers-lieu pensée avec les habitants. Leurs attentes allaient bien au-delà de la lecture publique : un endroit pour se retrouver, tout simplement.

C’est d’ailleurs ce que défendait le rapport remis en 2018 par Erik Orsenna et Noël Corbin, « Voyage au pays des bibliothèques » : ouvrir plus, ouvrir mieux, et faire de ces lieux de véritables maisons de service public culturel. L’idée a fait son chemin. Elle bute sur une réalité têtue, celle des petites communes où il n’y a ni Drac au rendez-vous ni salarié à recruter, juste trois ou quatre volontaires retraités qui se demandent qui prendra la suite.

La bibliothèque de village ne fait pas de bruit, et c’est peut-être son problème : le jour où elle ferme, personne ne manifeste. On s’aperçoit seulement, quelques mois après, qu’il n’y a plus nulle part où aller le mercredi.