Sur le CD qui accompagne l’atlas sonore du pays de Seilhac, en Corrèze, il y a une plage qui dure à peine quelques minutes. Fernand Désaguiller y raconte « La Merlata e lo rainard », l’histoire de la merlette et du renard, en limousin, avec ce débit un peu traînant des gens qui ont appris à raconter avant d’apprendre à lire. Pas de musique derrière, pas d’effet. Juste une voix. Un peu plus loin sur le disque, Louis Doulcet, que tout le monde appelait « Zézé », se lance dans « Les œufs de mules », un conte de nigaud comme il en circulait dans toutes les fermes du plateau. Ces enregistrements, le Centre régional des musiques traditionnelles en Limousin les a publiés en 2008. Beaucoup de ces voix se sont tues depuis.
Ce qu’elles portaient, c’est un monde entier : celui des veillées.
Quand l’hiver rassemblait le village
Pendant des siècles, la veillée a été le grand rendez-vous de la mauvaise saison. On la commençait à peu près à la Toussaint, une fois les gros travaux finis, et on la laissait mourir début mars, quand les jours rallongeaient et qu’il fallait repartir aux champs. Entre les deux, quatre mois de nuits longues. Et à la campagne, une nuit longue, ça se partage.
On se retrouvait chez l’un, puis chez l’autre. Dans la cuisine le plus souvent, cette grande pièce qui servait à tout, parfois dans l’étable parce qu’il y faisait plus chaud grâce aux bêtes. Chacun apportait quelque chose : une bûche pour le feu, un peu d’huile pour la lampe, une chandelle. Dans l’Hérault, on raconte que la maîtresse de maison plantait une épingle dans la cire à hauteur de trois heures de combustion. Quand la flamme l’atteignait, tout le monde rentrait. Pratique, et sans discussion possible.
On ne venait pas les mains vides, et pas pour rester les bras croisés non plus. Les femmes filaient la laine, tricotaient, reprisaient. Les hommes réparaient un manche d’outil, tressaient des paniers. Et les châtaignes ! En Limousin, dans le haut Hérault, partout où le châtaignier nourrissait les familles, on les épluchait par paniers entiers. Les noix aussi, d’ailleurs. Pendant ce temps-là, les gamins se chamaillaient sous la table. Les filles, elles, faisaient bande à part, à voix basse, et lorgnaient discrètement du côté des garçons. Bien des mariages se sont décidés là, à la lueur du feu, sans que personne ait vraiment besoin de le dire.
Et puis, la soirée avançant, quand les mains se faisaient plus lentes, quelqu’un se mettait à raconter.
Loups, fées et curés malins
Le répertoire était immense, et franchement plus varié qu’on l’imagine. Il y avait les contes merveilleux, avec leurs princesses, leurs bêtes qui parlent et leurs épreuves en trois temps. Il y avait les contes d’animaux, où le renard se fait toujours avoir à la fin. Les histoires de sots, qui faisaient rire aux larmes, et les récits de peur, qui faisaient beaucoup moins rire les enfants au moment de traverser la cour pour aller se coucher. Lébérou, loup-garou, dames blanches, feux follets au bord des étangs : chaque région avait ses créatures, et chaque village ses lieux qu’on évitait la nuit.
À côté de ça circulaient les légendes de saints, souvent tirées vers le comique. Dans le Lodévois, on se répétait l’histoire d’une vieille aveugle à qui un boucher filou avait vendu la main de saint Fulcrand en guise de pot-au-feu. Le couvercle de la marmite refusait obstinément de tenir. Elle finissait par supplier le ciel de lui montrer ce qu’il y avait dans son toupin, et elle retrouvait la vue. Tout le monde connaissait la chute. On la redemandait quand même.
C’est d’ailleurs tout le principe. Le conteur de veillée ne cherchait pas à surprendre. Il brodait, ajoutait un détail, changeait un nom pour y mettre celui du voisin, et c’est cette variation infinie sur un fond connu qui faisait le plaisir. La plupart de ces histoires se racontaient en langue régionale, en breton, en gallo, en occitan. Quand le limousin a commencé à reculer dans les familles, les contes ont reculé avec lui. Difficile de faire vivre un récit dans une langue que les petits-enfants ne comprennent plus.
La grande collecte, juste à temps
Les folkloristes ont senti assez tôt que tout cela allait disparaître. Dès la seconde moitié du XIXe siècle, des érudits locaux sillonnent les campagnes, carnet en main. Paul Delarue, puis Marie-Louise Tenèze, vont rassembler des milliers de versions dans un catalogue du conte populaire français qui reste, aujourd’hui encore, la référence. Détail qui en dit long : la majorité des versions qu’il recense ont été notées avant 1914. Après la Grande Guerre, la chaîne commence déjà à casser.
Il y a eu des figures attachantes dans cette aventure. Geneviève Massignon, linguiste et dialectologue, faisait le tour des fermes à bicyclette, de village en village, magnétophone à l’appui dans l’après-guerre. Après sa disparition, la famille a tout donné à la Bibliothèque nationale. Ça représente une cinquantaine de boîtes, et presque trois cents bandes. Un choix de ses contes est sorti en 2006, sous un titre qui dit tout : De bouche à oreille.
Dans le Morvan et le Nivernais, une autre collecte, colossale celle-là, a fini par être publiée en 2015. On la présente comme la plus vaste jamais réalisée en France, avec des textes presque tous inédits. En Limousin, c’est le CRMTL, installé à Seilhac, qui a pris le relais, en allant enregistrer chanteurs, conteurs et simples témoins chez eux, autour de la table.
Ces collectes ont sauvé les textes. Elles n’ont pas pu sauver le cadre. La radio, puis la télévision, l’électricité partout, l’exode rural : en deux générations, la veillée s’est éteinte d’elle-même. Personne ne l’a interdite. On a juste cessé d’y aller.
Une parole qui revient par d’autres chemins
Pourtant, le conte n’est pas mort. Il a changé de peau. À partir des années 1970, une génération de conteurs s’est emparée de ce répertoire pour le porter sur scène, dans les bibliothèques, les écoles, les festivals. Certains puristes ont tiqué. Mais sans eux, une bonne part de ces histoires dormirait aujourd’hui dans des cartons.
Le Limousin, justement, est devenu une terre de conte assez remarquable. Prenez Vassivière. Sur l’île, au milieu du lac, Conte en Creuse fait tourner chaque fin d’été le festival Paroles de conteurs, qui a soufflé ses trente bougies en 2025. En 2022, on a compté un peu plus de 10 000 entrées, ce qui n’est pas rien pour un coin aussi isolé. Des veillées au bord du lac, des siestes contées, des histoires pour adultes parfois franchement politiques. Début 2026, l’association a pourtant failli mettre la clé sous la porte, faute d’argent. Il a fallu un prêt bancaire pour que la 31e édition se tienne, du 22 au 28 août. Au printemps, le festival Coquelicontes, lui, se promène de commune en commune en Corrèze et en Creuse, avec une entrée gratuite. Et à Oradour-sur-Glane, la bibliothèque municipale organise des « veillées limousines » qui cherchent à retrouver l’ambiance d’autrefois.
En Bretagne, la tradition a pris une forme encore plus proche de l’originale. Les « veillées de café », inscrites à l’inventaire du patrimoine culturel immatériel, réunissent une fois par mois, de Bovel à Guichen ou Saint-Carreuc, entre vingt et cent personnes autour de quelques tables. Pas de scène, pas de micro, pas de programme. Chacun chante ou raconte quand il veut, assis à sa place, et la parole tourne. Les anciens qui avaient appris leur répertoire en famille y croisent des trentenaires qui l’ont réappris en stage. Ça ressemble beaucoup, au fond, à ce qui se passait dans les cuisines il y a cent ans.
Le contexte n’est évidemment plus le même. On ne file plus la laine, on n’épluche plus les châtaignes pour la soupe du lendemain. Mais le besoin, lui, semble intact : s’asseoir en rond quand il fait nuit tôt et écouter quelqu’un raconter une histoire qu’on connaît déjà. Les soirées de novembre s’y prêtent plutôt bien.
La rédaction du Nouvelliste



