La transhumance, patrimoine immatériel en sursis

La transhumance, patrimoine immatériel en sursis

Le dimanche 24 mai 2026, sur les routes de l’Aubrac, les voitures ont attendu. Pas à cause d’un chantier ni d’un accident, mais parce que des troupeaux entiers montaient vers le plateau, colliers de cuir au cou, cloches, fleurs et rubans sur le front des vaches. Ça recommence chaque printemps, entre l’Aveyron, la Lozère et le Cantal. Et ça déplace assez de monde pour saturer les parkings de bourgs qui n’atteignent pas deux cents habitants. Deux ans et demi plus tôt, le 6 décembre 2023, la transhumance entrait au patrimoine culturel immatériel de l’humanité, à l’Unesco. Une consécration. Sauf que derrière les rubans, la pratique se réduit d’année en année.

Une reconnaissance qui a mis du temps à venir

La candidature n’est pas partie de Paris. Elle s’est montée à partir de 2019, à dix pays, tous ceux où le pastoralisme tient encore debout. Albanie, Andorre, Autriche, Croatie, Espagne, France, Grèce, Italie, Luxembourg, Roumanie. Côté français, les devants avaient été pris dès juin 2020 : « les pratiques et savoir-faire de la transhumance » rejoignaient alors l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Le dossier recense six grands massifs concernés, Alpes, Provence, Corse, Jura, Massif central et Pyrénées, auxquels s’ajoutent les Vosges.

L’inscription Unesco ne protège rien juridiquement. Elle ne débloque aucun crédit, n’oblige personne à quoi que ce soit. Ce qu’elle apporte est plus diffus : une visibilité, un argument dans les négociations locales, une forme de fierté pour des familles qui ont longtemps entendu dire que leur métier appartenait au passé. Les Nations unies ont enfoncé le clou en proclamant 2026 année internationale des parcours et du pastoralisme, une décision prise dès le 15 mars 2022. Les bergers apprécient le geste. Ils attendent surtout de voir ce que ça change sur le terrain.

Deux millions d’hectares, et si peu de bras

Les chiffres surprennent souvent ceux qui imaginent le pastoralisme comme une survivance marginale. Les surfaces pastorales françaises couvrent 2,2 millions d’hectares. Elles font vivre environ 60 000 exploitations, soit 18 % des élevages du pays et 22 % du cheptel national, vaches, brebis, chèvres et chevaux confondus. Landes, estives, pelouses d’altitude, parcours secs de l’arrière-pays méditerranéen : sans les bêtes qui y passent, plus personne ne s’en occupe.

Le massif alpin ramasse l’essentiel du mouvement. Y montent chaque été 770 000 ovins, 90 000 bovins dont 25 000 vaches laitières, 15 000 caprins, et près de 2 000 équins. Le Jura fait grimper environ 35 000 têtes, à 95 % des bovins. Le Massif central compte quelque 20 000 brebis transhumantes. La Corse s’organise autour de 123 unités d’estive, d’une superficie moyenne de mille hectares chacune. Au total, on estime à 600 000 le nombre d’ovins qui changent de territoire chaque année en France.

Le problème n’est pas la surface, c’est la main. À la mi-juillet d’une saison ordinaire, sur les quelque 2 500 alpages occupés, un peu plus de 5 500 personnes travaillent en montagne. Parmi elles, seulement 800 salariés, des bergers provençaux pour beaucoup, et des vachers. Le reste, ce sont des éleveurs, des conjoints, des voisins à la retraite qui reviennent donner un coup de main deux semaines. Trouver un berger disponible pour quatre mois d’isolement, à des horaires impossibles et pour un salaire moyen, relève chaque printemps du casse-tête.

La route à pied est devenue l’exception

Dans l’imaginaire collectif, transhumer, c’est marcher. Des semaines de chemin, des étapes, des drailles et des carraires empruntées depuis des siècles. Cette version existe encore, mais elle ne concerne plus qu’une petite minorité des troupeaux. Entre le Verdon et l’Ubaye, environ 20 000 ovins font toujours la route, sur cent à deux cents kilomètres. Ailleurs, le bétail monte en bétaillère.

Les raisons sont banales. Les itinéraires historiques ont été coupés par des départementales, des lotissements, des ronds-points. Les riverains ne voient plus forcément d’un bon œil un millier de brebis traverser leur terrain un dimanche matin. Et le temps de travail d’un éleveur ne permet plus de bloquer dix jours pour un déplacement que le camion règle en trois heures. Là où la marche s’est maintenue, c’est presque toujours grâce à des associations et des collectivités qui ont rouvert les passages, négocié les traversées, balisé les étapes une par une.

Les fêtes ont pris le relais du quotidien. Saint-Rémy-de-Provence rassemble des dizaines de milliers de visiteurs chaque lundi de Pentecôte, le 25 mai en 2026. L’Aubrac étale la sienne sur cinq jours. Dans la vallée d’Ossau, la « dévête » de début juillet garde un côté nettement plus familial. Le Jura organise depuis 2009 son festival « À la rencontre des bergers ». Le Crotoy, en baie de Somme, a créé la sienne pour ses moutons de prés-salés. Le risque est connu de tous : transformer un métier en spectacle. Les bergers en parlent d’ailleurs sans détour, une fois le défilé terminé et les cars repartis.

Le loup, la sécheresse et la question qui fâche

Ce qui menace vraiment la transhumance ne tient pas au folklore. La prédation revient dans toutes les conversations d’estive. Un troupeau attaqué la nuit se disperse, les bêtes se blessent, certaines chutent dans les pierriers, et le berger passe la saison à dormir d’un œil. Les dispositifs de protection existent, chiens, clôtures électrifiées, aides-bergers, mais ils alourdissent la charge de travail au lieu de l’alléger.

La sécheresse fait le reste. Des étés répétés sans pluie, ce sont des estives qui grillent dès le mois d’août, des sources qui tarissent, des descentes anticipées de trois ou quatre semaines. Or une estive écourtée, c’est du foin à acheter en plaine, donc de la trésorerie qui part. Les races rustiques encaissent mieux que les autres, mérinos d’Arles, préalpes du Sud, mourérous côté ovin, basco-béarnaise et manech dans les Pyrénées, aubrac et salers pour les bovins, mais elles ne font pas de miracle.

Reste le point qui décidera de tout, la transmission. Beaucoup d’éleveurs transhumants approchent de la retraite sans repreneur identifié, et une exploitation pastorale ne se reprend pas comme une ferme céréalière. La Fédération des bergères et bergers de France, créée en 2014, a fait progresser la reconnaissance du métier et l’accès à la formation. Les parlementaires qui ont présenté leur rapport sur le pastoralisme au Sommet de l’élevage, le 8 octobre 2025, ont relevé un certain dynamisme, porté par des installations hors cadre familial. Des trentenaires arrivent, souvent sans terre ni troupeau au départ. Ils apprennent vite. Ils sont encore beaucoup trop peu nombreux.

Le titre décerné par l’Unesco a offert à la transhumance une place dans le récit national. Il ne dit rien du nombre de troupeaux qui monteront encore en estive dans vingt ans. Cette réponse-là s’écrit chaque printemps, sur des chemins que très peu de gens empruntent.

La rédaction du Nouvelliste