Moulins de France : un patrimoine hydraulique en péril

Moulins de France : un patrimoine hydraulique en péril

Poussez la porte du Moulin du Got, à Saint-Léonard-de-Noblat, en Haute-Vienne : on y fabrique toujours du papier à la mode du XVe siècle, maillets qui cognent la pâte, roue qui grince, odeur de chiffon mouillé. Celui-là s’en est sorti. Une association l’a récupéré en 1998, l’a remonté pièce par pièce, et le site figure désormais parmi les plus visités du Limousin. Un miraculé, en somme. Car pour un Moulin du Got, combien de bâtisses éventrées au bord des rivières ? La France en comptait des dizaines de milliers voilà deux siècles. Ce qui tourne encore se compte en poignées. Le reste dort, toit crevé, bief comblé, quand une pelleteuse n’est pas passée par là.

Soixante mille moulins, et puis presque plus rien

Les chiffres donnent le tournis, pour peu qu’on prenne le temps de les aligner. Veille de la Révolution : quelque 60 000 moulins hydrauliques en France. Vers 1809, l’Académie des sciences pousse la fourchette entre 65 000 et 80 000, petits ouvrages compris. Puis la pente s’inverse. Le recenseur de 1899 en dénombre encore 50 774, rangés dans la case administrative des « usines hydrauliques ». Trente ans plus tard, en 1931 ? Plus que 14 470 en état de marche. Deux générations ont suffi. La vapeur d’abord, l’électricité ensuite, et les grosses minoteries industrielles pour achever le travail.

Et maintenant ? Le référentiel national des obstacles à l’écoulement recense 18 769 ouvrages étiquetés moulins sur les cours d’eau du pays. Un chiffre qui dit tout et son contraire : il compte des bâtiments restaurés avec amour comme des ruines dont il ne subsiste que le seuil, cette petite retenue de pierre qui barrait la rivière pour alimenter la roue. La Fédération des moulins de France, créée en 2002 et reconnue d’intérêt général, s’échine depuis à inventorier, défendre et faire visiter ce qui peut l’être. Chaque année, mi-juin, les Journées européennes des moulins ouvrent les portes de centaines de sites. Ceux qui y sont allés le savent : derrière chaque roue qui tourne, il y a presque toujours un couple de retraités ou une association locale qui s’y consacre à fonds perdus.

La querelle de la continuité écologique

Le moulin à eau aurait pu s’éteindre doucement, victime de l’oubli et des successions compliquées. Il a trouvé un adversaire plus expéditif : la politique de restauration de la continuité écologique des cours d’eau. Le principe découle de la directive-cadre européenne sur l’eau, adoptée en 2000. Pour que les poissons migrateurs remontent frayer et que les sédiments circulent, les rivières doivent être débarrassées de leurs obstacles. Or les seuils de moulins, souvent abandonnés, figurent en bonne place dans les inventaires d’ouvrages à traiter.

Sur environ 15 000 seuils et barrages visés par cette politique, près de 4 000 ont déjà été effacés, soit une quarantaine par département en moyenne. Les associations environnementales, France Nature Environnement en tête, défendent ces arasements comme une nécessité vitale pour la biodiversité aquatique. Les propriétaires de moulins, eux, dénoncent une lecture jusqu’au-boutiste du texte européen : détruire le seuil, c’est assécher le bief, condamner la roue et vider le moulin de sa raison d’être. Un moulin sans eau, disent-ils, c’est une église sans clocher. Le débat a occupé les tribunaux, le Sénat, et des kilomètres de colonnes dans la presse régionale.

Le législateur a fini par trancher, au moins sur le papier. La loi Climat et résilience de 2021 précise que l’effacement des seuils de moulins ne peut plus être imposé comme solution pour satisfaire aux obligations de circulation des poissons et des sédiments. Place aux aménagements : passes à poissons, rivières de contournement, abaissement partiel des retenues. Des solutions plus coûteuses que le coup de pelleteuse, mais qui laissent le patrimoine debout. Sur le terrain, les associations de riverains restent vigilantes, car les programmes d’effacement engagés avant la loi continuent parfois leur chemin administratif.

Produire des kilowattheures pour survivre

Pendant que les uns se battent pour garder leur seuil, d’autres ont trouvé une parade plus offensive : remettre leur moulin au travail. Non plus pour moudre du grain, mais pour produire de l’électricité. Le potentiel est réel. Des milliers de sites hydrauliques dormants pourraient être rééquipés de turbines et injecter une production locale, régulière, sans artificialiser un mètre carré supplémentaire. Le projet européen RESTOR Hydro a défriché le sujet et fait naître dans l’Hérault l’association Moulins d’Oc, qui accompagne les porteurs de projet sur le modèle coopératif.

Les exemples concrets commencent à s’accumuler. Dans certaines communes, un moulin communal transformé en microcentrale couvre l’éclairage public et les bâtiments municipaux, avec à la clé des économies qui peuvent atteindre 80 000 euros par an. L’équipement d’un site coûte cher, autour de 4 000 euros par kilowatt installé, et la paperasse décourage plus d’un candidat. Mais l’équation a le mérite d’exister : un moulin qui produit devient un moulin qu’on entretient.

Un patrimoine qui ne tient que par ceux qui s’en occupent

Reste tout le reste. Les moulins trop petits pour turbiner, trop isolés pour attirer les visiteurs, trop abîmés pour être sauvés sans y engloutir une fortune. Pour eux, le scénario ressemble à celui des lavoirs communaux, cet autre patrimoine modeste des campagnes : tout dépend d’une volonté locale, d’une collecte de dons, d’une mairie qui accepte de monter un dossier. La Fondation du patrimoine soutient chaque année des dizaines de chantiers de restauration de moulins, du Périgord à la Bretagne.

Le moulin à eau a fait tourner l’économie française pendant huit siècles. Il aura fallu moins de cent ans pour en effacer la quasi-totalité du paysage. Ce qui reste tient à peu de chose : une loi qui protège les seuils, des turbines qui redonnent un métier aux roues, et surtout des passionnés qui refusent de laisser l’eau couler sans rien faire d’autre que passer.

La rédaction du Nouvelliste