Sur les marchés de Corrèze, il suffit de tendre l’oreille du côté des anciens pour l’entendre encore. Un « quò vai ? » lancé entre deux étals, une plaisanterie qui fuse dans une langue chantante que les moins de cinquante ans ne comprennent plus guère. L’occitan limousin, que ses locuteurs appellent simplement « lo lemosin », se parle toujours entre Limoges, Tulle et Guéret. De moins en moins, c’est vrai. Combien sont-ils à le pratiquer encore ? Autour de 10 000, d’après les estimations, éparpillés entre les départements limousins, la Charente et un bout de Dordogne. Presque tous ont passé les soixante-dix ans et vivent à la campagne. L’UNESCO, elle, a tranché dès 2010 : son atlas des langues menacées range le limousin parmi les parlers « sérieusement en danger ». Et pourtant, quelque chose bouge. Des écoles, des associations, des archives sonores : toute une constellation s’active pour que la langue ne s’éteigne pas avec ses derniers locuteurs naturels.
La langue des troubadours, rien de moins
On l’oublie souvent : ce parler de grands-parents fut une langue de prestige européen. Au XIIe siècle, les troubadours limousins comptaient parmi les plus admirés de leur temps. Bernart de Ventadorn, né du côté de Ventadour en Corrèze, a porté la poésie lyrique à un niveau que toutes les cours d’Europe lui enviaient. Giraut de Borneil, surnommé « maître des troubadours », venait d’Excideuil, aux marges du Limousin et du Périgord. Leur langue servait alors de référence poétique bien au-delà de ses frontières naturelles.
Langue officielle de la province, le limousin l’est resté jusqu’au XVIe siècle. Puis Villers-Cotterêts est passé par là : le français a pris les actes notariés, les registres, toute la paperasse. Le reste, il ne l’a pas pris. Dans les fermes, sur les foires, pendant les veillées, on causait limousin et rien d’autre. Il faudra attendre les premières décennies du XXe siècle pour que le français devienne, pour de bon, la langue de tous les jours entre Haute-Vienne, Creuse et Corrèze.
Le grand décrochage du XXe siècle
Comment une langue millénaire s’effondre-t-elle en deux générations ? L’école y est pour beaucoup. Pendant des décennies, l’instituteur punissait l’élève attrapé à causer « patois » sous le préau. Et ce mot de patois a sans doute fait plus de mal que toutes les punitions réunies. Il a convaincu des générations que leurs parents parlaient une sous-langue, un truc de pauvres qu’il valait mieux abandonner pour s’élever. Alors les familles ont arrêté de transmettre. Par honte chez certaines, par calcul chez d’autres. La guerre de 1914, l’exode rural et la télévision ont achevé le travail.
Résultat : une rupture de transmission presque totale en deux générations. Les linguistes parlent de locuteurs « naturels » pour désigner ceux qui ont appris la langue au berceau. En Limousin, ils se comptent désormais en milliers, et leur moyenne d’âge grimpe chaque année. Sans relève, le compte à rebours est connu de tous.
Ceux qui refusent de laisser mourir la langue
C’est précisément là que la résistance s’organise. À Limoges, la Calandreta Lemosina accueille des enfants en immersion dès la maternelle. Le principe : on vit, on joue et on apprend en occitan, le français venant naturellement en parallèle. L’école, laïque et sous contrat avec l’Éducation nationale, applique une pédagogie inspirée de Freinet. Elle appartient à un réseau né en 1979 dans le sud de la France, qui compte deux établissements en zone limousine, l’autre étant installé à Périgueux. Des enfants de six ans y chantent aujourd’hui dans la langue de Bernart de Ventadorn. Le symbole n’est pas mince.
L’Institut d’études occitanes du Limousin, de son côté, laboure le terrain depuis des décennies. Cours du soir, ateliers, stages, édition, signalétique bilingue à l’entrée des bourgs : l’association intervient partout où la langue peut regagner un peu de visibilité. Sa plus belle réussite tient peut-être dans La Biaça, « la besace » en français, une plateforme lancée en 2012 qui met en ligne gratuitement plus de 400 heures d’enregistrements sonores, de films et de photographies collectés auprès des anciens de Haute-Vienne, de Corrèze et de Creuse. Des contes, des chansons, des récits de vie : la mémoire orale du Limousin, sauvée bande après bande. La radio joue aussi sa partition, avec des émissions en occitan diffusées sur les ondes locales, où l’on cause de tout, du jardin comme de l’actualité.
Une création qui ne s’est jamais arrêtée
Réduire l’occitan limousin à un objet de musée serait d’ailleurs une erreur. La création littéraire n’a jamais cessé. Marcelle Delpastre, paysanne de Chamberet en Corrèze disparue en 1998, a laissé une œuvre poétique bilingue que la critique place parmi les grandes voix du XXe siècle, toutes langues confondues. Jan dau Melhau, chanteur, conteur et éditeur, continue de publier et de porter la langue sur scène. Derrière eux, des musiciens plus jeunes réinventent le répertoire traditionnel, mêlant chants collectés et sonorités actuelles dans les festivals de la région.
Reste la question qui fâche : tout cela suffira-t-il ? Les effectifs des écoles immersives demeurent modestes, les subventions fragiles, et aucun dispositif ne remplacera jamais la transmission familiale d’autrefois. Les plus lucides des militants le savent bien. Mais ils font le pari qu’une langue peut survivre autrement, portée par des locuteurs qui l’ont choisie plutôt qu’héritée.
Le limousin a connu les cours d’Europe, les foires de village et les bancs d’école où on le pourchassait. Le voilà maintenant dans des classes où des enfants l’apprennent en jouant, et sur des serveurs qui conservent la voix de ses derniers témoins. Une langue qui a traversé mille ans ne se laisse pas enterrer si facilement.
La rédaction du Nouvelliste



