Allez demander dans la rue, à Paris ou à Lyon, qui était Georges Guingouin. Neuf personnes sur dix n’en auront jamais entendu parler. Et pourtant, ce type-là a libéré Limoges en août 1944 quasiment sans casse, commandé des milliers de maquisards dans les forêts de Haute-Vienne, fait trembler la Wehrmacht sur tout le plateau limousin. En occitan, les paysans du coin l’appelaient « Lo Grand ». En français, la République l’a remercié en le collant en taule, puis en l’expédiant chez les fous. Drôle de manière de traiter un héros.
Un instit de campagne têtu comme un âne
Guingouin est né le 2 février 1913 à Magnac-Laval, dans le nord du département, un coin où les vaches limousines sont plus nombreuses que les habitants. Fils du pays profond, il passe par l’École normale de Limoges - la voie royale pour un gosse du cru - et décroche un poste d’instituteur à Saint-Gilles-les-Forêts, un patelin minuscule niché dans les collines du sud-est. Il y enseigne, il y milite au Parti communiste, il y noue des liens avec tous les fermiers du canton.
Sauf que quand Staline signe son fameux pacte avec Hitler en 1939, le petit instit refuse de suivre la consigne du PC qui demande à ses militants de ne pas combattre l’Allemagne. Guingouin s’en fiche royalement. Pour lui, un nazi reste un nazi, accord diplomatique ou pas. Cette désobéissance-là, il la paiera cher des années plus tard.
En 1940, la France s’effondre, Pétain serre la main de Hitler, et la grande majorité du pays se tait. Pas Guingouin. Dès les premiers mois de l’Occupation, il commence à organiser la résistance armée dans les bois qu’il connaît par cœur. Pas de grandes théories, pas de discours enflammés dans des caves parisiennes. Du concret. Des caches creusées sous les racines des chênes, des réunions dans les fermes isolées, des armes planquées dans les granges à foin. Le maquis se monte ferme après ferme, chemin après chemin.
Trois mille gars dans les bois de Châteauneuf
Au début, c’est artisanal. Une poignée de réfractaires au STO, quelques communistes, des gamins qui refusent de partir travailler en Allemagne. Puis ça grossit. Le QG s’installe dans les forêts autour de Châteauneuf-la-Forêt, et le réseau se transforme en machine de guerre. Des compagnies, des bataillons, une vraie hiérarchie militaire. En juin 44, quand les Alliés débarquent en Normandie, la 1ère Brigade de marche limousine aligne près de mille combattants armés - fusils et mitraillettes parachutés par les Anglais, munitions stockées dans des caches forestières, réseau de renseignement qui couvre tout le département.
Mais Guingouin ne fait pas que la guérilla. Il administre. Dans les zones qu’il contrôle, il interdit le marché noir, impose des prix corrects sur le blé et la viande, rend la justice quand les tribunaux officiels ne servent plus à rien. C’est pour ça qu’on le surnomme « le préfet du maquis ». Les paysans lui obéissent parce qu’il est l’un d’entre eux, qu’il cause patois, qu’il ne joue pas au général. Face à Vichy qui ne représente plus rien dans ces campagnes, Guingouin fait figure d’autorité naturelle.
Mont Gargan : une semaine de fureur dans les collines
Mi-juillet 1944. Trois mille soldats allemands et miliciens lancent une offensive contre le maquis au Mont Gargan, ce sommet boisé au sud-est de Limoges. Face à eux, trois mille résistants de la brigade Guingouin. Du 17 au 24 juillet, les combats font rage dans les taillis et les ravins. La 1ère Brigade y laisse quatre-vingt-dix-sept hommes - tués, blessés. Les Allemands accusent le double de pertes, autour de deux cent cinquante. Ce n’est pas Stalingrad, mais ça suffit à faire passer un message clair : le Limousin échappe à l’occupant.
Trois semaines après, le 3 août, Guingouin prend officiellement le commandement des FFI de Haute-Vienne. Huit mille hommes sous ses ordres. Cap sur Limoges. Et là, coup de génie : au lieu de foncer tête baissée dans les rues de la ville avec des chars et des mortiers, il négocie avec la garnison allemande. Le 21 août, treize officiers et trois cent cinquante soldats se rendent. Limoges est libre, les bâtiments sont intacts, les civils sont vivants. Presque aucune autre grande ville française n’a été libérée comme ça, par la ruse et la parole plutôt que par le canon. Un truc dingue, quand on y réfléchit.
Prison, asile, et merci pour le service
La suite est affreuse. Guingouin devient maire de Limoges en 1945. Ça dure deux ans. Le Parti communiste, son propre parti, le prend en grippe parce qu’il a trop de personnalité, trop d’indépendance, trop tendance à penser par lui-même. On sort la grosse artillerie verbale : « titisme », « aventurisme », « trotskisme hitlérien ». Des formules qui sonnent comme des injures de cour de récréation stalinienne, mais qui suffisent à le faire virer du PC.
Décembre 1953 : Guingouin est arrêté. On l’accuse d’avoir couvert des exécutions pendant l’Épuration. En prison, il est maltraité. Et puis, histoire d’enfoncer le clou, on le transfère en hôpital psychiatrique. Le libérateur de Limoges, interné chez les aliénés. C’est Robert Badinter et Roland Dumas - pas encore les figures qu’on connaît, mais déjà sacrément courageux - qui prennent sa défense. Guingouin sort de prison en juin 1954. Son non-lieu n’arrivera qu’en novembre 1959. Six ans de procédure pour blanchir un type qui avait sauvé une ville entière.
La mémoire revient, doucement
Après ça, Guingouin s’est éloigné du Limousin. Il a fini sa vie à Troyes, loin des forêts de Châteauneuf, loin des fermes où il avait planqué ses armes. Mort le 27 octobre 2005, à quatre-vingt-douze ans, dans une indifférence qui fait mal.
Depuis quelques années, les choses bougent. À Peyrat-le-Château, un musée de la Résistance raconte l’histoire de sa brigade. Des sentiers balisés mènent aux anciennes caches clandestines dans la forêt. Des bouquins sortent, des documentaires passent à la télé, France 3 y a consacré un sujet récemment. Limoges a baptisé une place à son nom.
Mais soyons honnêtes : ça reste insuffisant. Demandez à un lycéen français qui a libéré Limoges, vous aurez droit à un silence gêné. Ce bonhomme-là, instituteur de campagne devenu colonel du maquis, qui a tenu tête aux Allemands, à Vichy, à son propre parti et aux juges de la République - il mériterait autre chose qu’un bout de trottoir et quelques panneaux touristiques. Des résistants de ce calibre, il n’y en a pas eu des wagons.
La rédaction du Nouvelliste


