Les trois vies d'un orgue

Les trois vies d'un orgue

Il existe à Saint-Yrieix-la-Perche un instrument de musique dont le parcours tient du roman. L’orgue de la collégiale du Moustier, restauré après deux ans et demi de travaux, a retrouvé sa voix en juin 2013. Mais derrière cette renaissance se cache une histoire qui traverse les siècles, les salons parisiens et les nefs limousines.

Un orgue de salon sous le Second Empire

Tout commence en 1878, sous les lambris dorés de la haute société parisienne. À cette époque, posséder un véritable orgue à tuyaux chez soi relève du raffinement suprême. Seymourina Poirson, personnalité mondaine apparentée à la prestigieuse famille anglaise des ducs d’Hertford et élevée au château de Bagatelle, reçoit l’instrument en cadeau de son mari Paul. Pour le construire, le couple fait appel au plus célèbre facteur d’orgue de son temps : Aristide Cavaillé-Coll.

Seymourina Poirson n’est pas n’importe qui. Son demi-frère n’est autre que Richard Wallace, le philanthrope dont les fontaines ornent encore les trottoirs de Paris. Son époux Paul, lui, a écrit le livret de l’opéra “Cinq-Mars” de Charles Gounod. Les deux familles, Poirson et Gounod, vivent d’ailleurs côte à côte, place Malesherbes, et commandent chacune un orgue Cavaillé-Coll quasi identique.

Quand les plus grands jouaient place Malesherbes

La légende raconte que les beaux jours venus, Gounod et Madame Poirson ouvraient leurs fenêtres et dialoguaient d’un orgue à l’autre, comme le grand orgue et l’orgue de chœur dans une cathédrale. L’image suffit à mesurer le caractère exceptionnel de cette époque.

Le salon de Madame Poirson devient un lieu de passage obligé pour les musiciens les plus illustres. La presse mondaine de l’époque en rend compte avec assiduité. Les coupures de journaux conservées attestent que les plus grands compositeurs se sont produits sur cet instrument. Jules Massenet y présente les premiers extraits de “Manon”. Gabriel Fauré y fait entendre sa messe de Requiem alors encore inédite. L’orgue vibre au contact des génies de la musique française.

Le voyage vers le Limousin

À la mort de Seymourina Poirson, son fils décide de se séparer de l’instrument. On est en 1931. Au même moment, à plusieurs centaines de kilomètres de là, le curé de Saint-Yrieix-la-Perche cherche un orgue pour sa collégiale. Les instruments de ce type sont rares dans les églises limousines.

Par l’intermédiaire de l’Institut national des jeunes aveugles – car il existait alors une longue tradition d’organistes aveugles en France –, le contact s’établit. L’orgue est démonté, transporté, puis remonté à l’identique dans la collégiale en mai 1932. Joseph Oulès en devient le titulaire. Il le restera pendant soixante et onze ans, un record de fidélité à un instrument.

La troisième vie : le festival

En 1981, l’orgue change encore de destin. Philippe Dubeau, organiste titulaire du grand orgue de Notre-Dame-de-Clignancourt à Paris, décide de créer un festival de musique à Saint-Yrieix. Il connaît l’instrument sur le bout des doigts – il lui a même consacré un livre – et il est convaincu qu’on peut remplir une collégiale limousine avec de la musique classique.

Le pari est gagné. Le premier concert, qui réunit Dubeau et le trompettiste Pierre Thibaud, pose les bases d’un rendez-vous musical qui accueillera au fil des années les plus grandes figures du répertoire. L’orgue, déplacé pour mieux diffuser le son dans la collégiale, retrouve alors les compositeurs et les virtuoses qui avaient joué sur lui du temps de Madame Poirson.

Un mécénat populaire pour la restauration

Pour la restauration, achevée en 2013, pas de mécène milliardaire : ce sont les habitants de Saint-Yrieix et les passionnés de l’instrument qui ont mis la main à la poche. Le relevé – c’est le terme technique pour dire qu’on remet un orgue en état sans le dénaturer – a duré deux ans et demi. Au bout du compte, l’instrument a retrouvé toute la richesse de ses timbres.

Philippe Dubeau résume l’affaire d’une formule : cet orgue est “unique” parce qu’il a vécu trois vies. D’abord profane et mondaine dans les salons parisiens, puis liturgique et recueillie dans la collégiale à partir de 1932, enfin concertante depuis 1981. Le décor a changé trois fois, mais l’instrument continue de faire ce qu’il sait faire : toucher ceux qui prennent le temps de l’écouter.