À Faux-la-Montagne, sur le plateau de Millevaches, la petite halle qui fait face à l’école a été remontée en 2024 avec du chêne coupé pas très loin et une toiture en bardeaux de mélèze. Facture du lot bois : un peu plus de 4 300 euros hors taxes. Deux charpentiers, les agents communaux, les écoliers qui passaient voir. Rien de spectaculaire, et c’est justement ce qui intéresse. Dans une région couverte de forêts, construire avec les arbres du coin devrait aller de soi. Ça n’a pourtant rien d’automatique, et la maison individuelle en bois, en France, reste une affaire de passionnés plus qu’un réflexe.
Une maison sur quinze, à peu près
Les chiffres de la dernière enquête nationale de la construction bois, publiée en juin 2025 par France Bois Forêt et le Codifab, donnent la mesure. En 2024, 18 250 logements ont été construits en bois dans le pays, soit 17 % de moins qu’en 2022. Dit comme ça, ça ressemble à une débâcle. Sauf que l’ensemble de la construction de logements a reculé de 22 % sur la même période. Le bois a donc mieux résisté que le parpaing, et sa part de marché grimpe un peu, à 6,6 %. Une maison sur quinze, grosso modo.
Le segment qui souffre le plus, c’est justement la maison individuelle. Les primo-accédants ont déserté les agences avec la remontée des taux, les projets se sont annulés ou décalés, et les constructeurs spécialisés encaissent le choc : 74 % d’entre eux disent avoir rencontré des difficultés, contre 62 % pour l’ensemble des entreprises du secteur. Le logement collectif, lui, compense en partie. Les immeubles de quatre ou cinq étages en bois ne choquent plus personne à Bordeaux, à Nantes ou en Île-de-France.
Côté technique, l’ossature bois domine sans partage, avec 83 % des maisons individuelles concernées. Le poteau-poutre gagne un peu de terrain (12 %), surtout pour les projets d’architecte avec de grandes baies vitrées. Et la géographie compte. La Bourgogne-Franche-Comté affiche la meilleure part de marché du pays, 9,1 %, devant les Pays de la Loire. Deux régions où la culture du bois et l’industrie de transformation se tiennent la main depuis longtemps. La Nouvelle-Aquitaine, avec ses massifs immenses, reste loin derrière en proportion. Il y a là un paradoxe qui saute aux yeux.
Des forêts pleines, des maisons venues d’ailleurs
Le Limousin, c’est un tiers de territoire boisé, l’un des grands bassins de douglas du pays, et une interprofession, BoisLim puis Fibois Nouvelle-Aquitaine, qui rassemble scieurs, charpentiers et constructeurs depuis des années. Sur le papier, tout y est. Dans les faits, une bonne partie du bois de structure posé sur les chantiers français arrive encore d’Allemagne, d’Autriche, de Finlande ou de Suède. L’enquête nationale le confirme à sa manière : les scieries françaises ne pèsent que 38 % des achats directs des entreprises de construction bois, les scieries étrangères 20 %, et le reste passe par le négoce, où l’origine se brouille vite.
Pourquoi ? Les scieries scandinaves et autrichiennes tournent à des cadences industrielles et livrent du bois sec, calibré, classé, en grandes séries. En face, beaucoup de scieries françaises restent de taille modeste, souvent familiales, implantées au cœur des massifs mais pas toujours équipées de séchoirs ou de lignes de rabotage. Un charpentier pressé prend ce qui arrive sur le camion à la bonne date. On ne peut pas vraiment le lui reprocher.
Il y a aussi l’histoire, un peu rageante, des grumes qui partent sans être transformées. Au plus fort de la vague, en 2021, des scieurs de chêne voyaient filer vers la Chine une bonne part des volumes issus de la forêt privée, pour revenir parfois sous forme de parquet ou de meubles. Un label européen imposant une première transformation dans l’Union a été poussé par le gouvernement et la filière pour freiner l’hémorragie. Le phénomène s’est calmé, sans disparaître tout à fait.
La commande publique en éclaireur
Ce sont souvent les communes qui ouvrent la voie, parce qu’elles possèdent du bois et qu’elles peuvent choisir. Le Parc naturel régional de Millevaches en Limousin a recensé une dizaine de chantiers communaux en bois local, et la liste parle d’elle-même : un dojo à Peyrelevade, une halle à Saint-Merd-les-Oussines en douglas et mélèze, une maison d’assistantes maternelles à Meymac, un atelier municipal à Rempnat, un hangar de stockage à Eymoutiers. À Flayat, dans la Creuse, l’ancienne poste a été réhabilitée en douglas avec un charpentier de Saint-Bard et un menuisier de La Souteraine. Des entreprises qu’on peut aller voir en voiture, quoi.
La marque Bois des Territoires du Massif Central, lancée à la fin des années 2010, joue un rôle discret mais réel. Elle garantit que le bois a poussé, a été scié et transformé dans le Massif central, avec une traçabilité de la forêt jusqu’au bâtiment. Certaines régions conditionnent déjà une partie de leurs aides à son usage, ou à un équivalent. Pour un élu qui veut justifier son choix devant le conseil municipal, l’argument pèse.
Reste à faire passer le message aux particuliers. Et là, ça coince davantage. Une maison en bois local revient souvent un peu plus cher qu’un pavillon standard en blocs béton, même si l’écart tend à se resserrer avec la réglementation environnementale RE2020. Celle-ci comptabilise le carbone sur tout le cycle de vie du bâtiment, et le bois, qui stocke du CO₂ pendant des décennies, s’en sort très bien dans les calculs. Comme la terre crue, d’ailleurs, autre matériau de proximité qui fait son retour : ces murs en pisé ou en bauge que l’on redécouvre jouent sur le même registre, celui des ressources qu’on a sous la main.
Ce qui manque encore
Les professionnels le disent sans détour : le premier frein, c’est la main-d’œuvre. Six entreprises de construction bois sur dix citent le recrutement comme leur principale difficulté. Charpentiers, monteurs, dessinateurs en bureau d’études, tout le monde manque à l’appel, et les zones rurales, où sont pourtant les forêts et les scieries, peinent encore plus à attirer les jeunes. Les entreprises qui tiennent sont souvent celles qui forment en interne, comme Ambiance Bois à Faux-la-Montagne, scierie et atelier de construction installés sur le plateau depuis la fin des années 1980.
Le deuxième chantier, c’est la préfabrication. 87 % des entreprises du secteur fabriquent déjà en atelier, et c’est là que se joue la compétitivité : des murs ossature montés au sec, isolés, posés en quelques jours sur la dalle. Pour qu’une scierie corrézienne ou creusoise alimente ces ateliers, il lui faut des séchoirs, du classement mécanique, des volumes réguliers. Des investissements lourds pour des structures qui comptent parfois moins de dix salariés.
Et puis il y a les représentations. Beaucoup d’acheteurs associent encore la maison bois au chalet de montagne ou au kit nordique, avec la crainte du feu, des termites ou de la revente difficile. Les assureurs et les banquiers ont pourtant largement tourné la page. Une ossature bois bien conçue vieillit aussi bien qu’une maison maçonnée, à condition de soigner les détails, le pare-pluie, la ventilation, les pieds de murs. Bref, le travail de l’artisan.
La filière dispose donc de la ressource, d’un savoir-faire réel et d’une réglementation plutôt favorable. Il lui manque des bras, quelques investissements bien placés et un peu plus de confiance de la part du grand public. Ce n’est pas rien, mais en Limousin comme dans le Jura ou les Vosges, la carte est sur la table.
La rédaction du Nouvelliste



