Cinq mille hectares de projets photovoltaïques identifiés rien qu’en sud-Vienne, deux cents dossiers empilés sur les bureaux des services instructeurs. Le chiffre circule depuis quelques mois dans les réunions syndicales du département, et il fait grincer des dents. Car derrière les panneaux bleutés qui fleurissent sur les hangars et les pâtures du pays, c’est une bataille bien plus large qui se joue : celle de l’avenir des terres agricoles face à l’appétit de la filière solaire.
Des toitures qui rapportent plus que le foin
L’équation est redoutable de simplicité. Un hangar agricole, c’est cinq cents à trois mille mètres carrés de toiture exposée plein sud, sans ombrage, sans voisin pour râler. Le genre de surface dont rêvent les développeurs photovoltaïques. Pour l’exploitant, l’affaire se résume souvent à un coup de fil : un commercial propose d’installer les panneaux gratuitement, de financer la construction du bâtiment, et de reverser un loyer pendant vingt à trente ans. Le fermier gagne un hangar neuf sans débourser un centime. L’électricité produite file dans le réseau et tout le monde semble content.
Sauf que le modèle a pris du plomb dans l’aile. Depuis la baisse des tarifs d’achat engagée en 2025, puis leur nouvelle révision prévue en avril 2026, les « hangars gratuits » ne tiennent plus la route économiquement pour la plupart des tiers-investisseurs. Les promesses initiales de huit mille euros par hectare et par an se sont dégonflées : on parle désormais de deux mille euros dans bien des cas. Ce n’est pas rien, mais ça change le calcul. Et surtout, ça n’empêche pas le démarchage intensif. Noéma Belinger, éleveuse en Charente, raconte avoir reçu dix à quinze appels par jour après un premier refus. Le genre de pression commerciale qui laisse des traces dans les campagnes.
L’agrivoltaïsme, promesse ou mirage ?
Depuis la loi APER de mars 2023 et son décret d’application d’avril 2024, un mot s’est installé dans le vocabulaire rural : agrivoltaïsme. Le principe consiste à poser des panneaux solaires directement sur les parcelles cultivées ou pâturées, en hauteur, de manière à ce que l’activité agricole continue en dessous. La réglementation fixe le cadre : couverture maximale de quarante pour cent de la surface, baisse de rendement agricole limitée à dix pour cent, réversibilité de l’installation.
Sur le papier, tout est carré. Dans la réalité, les résultats varient considérablement d’un site à l’autre. À Verdonnet, une installation pilotée par TSE a mesuré une baisse de température moyenne de 1,4 °C sous les panneaux, avec des pointes à sept degrés en période de canicule. Le rendement agricole y aurait progressé de dix-huit pour cent. Dans les Pyrénées-Orientales, Sun’Agri affiche des résultats spectaculaires en viticulture : moins soixante pour cent de consommation d’eau, température foliaire réduite de cinq degrés. Mais ces résultats proviennent de démonstrateurs pilotés par des équipes de recherche. L’écart avec les installations standards, moins suivies, moins optimisées, reste un angle mort que personne ne mesure vraiment.
Les études de l’Inrae sont plus prudentes. Leurs travaux montrent qu’au-delà de vingt pour cent de taux de couverture, les baisses de rendement deviennent significatives pour la quasi-totalité des cultures. La loi autorise quarante pour cent. L’écart entre le plafond légal et le seuil agronomique pose un problème que les promoteurs préfèrent ne pas trop mettre en avant.
La fièvre foncière inquiète
C’est peut-être le sujet le plus sensible. En avril 2025, quatre cents organisations agricoles et environnementales ont signé une tribune dénonçant ce qu’elles appellent un « accaparement foncier déguisé ». Le mécanisme est simple à comprendre : quand un développeur propose un loyer de cinq mille euros par hectare pour poser des panneaux, le prix du foncier s’envole. Un jeune qui veut s’installer ou un voisin qui cherche à s’agrandir ne peut plus suivre. Éric Duputier, de l’association Les Prés survoltés, résume la situation : les investisseurs « mettent une pression énorme » qui verrouille l’accès à la terre pour toute une génération.
À Chassiecq, en Charente, trente et un hectares sont partis pour un projet solaire. Vingt-cinq hectares à Champagne-Mouton, trente à Chasseneuil. Des surfaces modestes prises une à une, mais qui, additionnées, finissent par peser sur le marché local. Et les baux emphytéotiques courent sur vingt-cinq à trente ans. Autant dire que ces terres sortent du circuit agricole pour une génération entière.
Nicolas Fortin, de la Confédération paysanne, parle d’une « concurrence complètement déloyale » entre production alimentaire et production d’énergie. Le syndicat a d’ailleurs attaqué le décret agrivoltaïsme devant le Conseil d’État, estimant que le texte ouvre trop largement la porte aux projets purement énergétiques déguisés en agrivoltaïsme.
Entre transition énergétique et souveraineté alimentaire
Le débat cristallise une tension fondamentale. D’un côté, la France a besoin de multiplier sa capacité solaire pour tenir ses objectifs climatiques. Fin 2025, la puissance photovoltaïque installée atteignait environ 29,7 gigawatts. Les toitures agricoles représentent un gisement considérable, bien plus acceptable visuellement que les parcs au sol qui défigurent les paysages. De l’autre, la souveraineté alimentaire n’est pas un concept abstrait dans un pays qui importe déjà une part croissante de son alimentation.
La solution passe sans doute par un meilleur tri entre les projets. Les panneaux sur toiture de bâtiments existants posent peu de problèmes : pas de terre consommée, pas de conflit d’usage, un complément de revenu bienvenu pour l’exploitant. C’est quand on descend des toits pour investir les parcelles que les choses se compliquent. Et c’est là que la réglementation, malgré ses garde-fous, peine encore à distinguer le vrai agrivoltaïsme, celui qui rend service à l’agriculture, de l’alibi vert plaqué sur un projet purement financier.
Dans les territoires ruraux, la question rejoint celle, plus large, de la transition énergétique et de ses contradictions locales. Les campagnes produisent l’énergie, subissent les infrastructures, et se demandent parfois ce qu’elles y gagnent vraiment. Le photovoltaïque agricole pourrait être un formidable outil de développement rural. À condition qu’il serve d’abord ceux qui travaillent la terre, pas ceux qui spéculent dessus.
La rédaction du Nouvelliste

