Personne ou presque n’en a parlé au 20 heures. Dans les chambres d’agriculture, en revanche, on a relu le texte deux fois. Le 23 juillet, le Conseil d’État a envoyé promener les pourvois du ministère de l’Agriculture, et cinq chartes « de bon voisinage » sont tombées pour de bon : Cher, Eure-et-Loir, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Loiret. Le motif tient en une phrase, presque savoureuse : un gyrophare allumé sur le tracteur ne constitue pas, « en toute hypothèse », une information préalable des riverains. Autrement dit, prévenir les voisins en faisant clignoter une lumière orange au moment où la pulvérisation démarre, ça ne suffit pas.
L’affaire paraît technique. Elle touche pourtant des millions de Français qui vivent au bord d’un champ, d’une vigne ou d’un verger.
Cinq mètres, dix mètres, et beaucoup de colère
Tout part d’un 27 décembre, celui de 2019. Entre la dinde et le réveillon, deux textes paraissent au Journal officiel et posent, c’est une première, des distances entre les parcelles traitées et les maisons. Depuis janvier 2020, donc : 10 mètres sans traitement le long des vignes et des arbres fruitiers, 5 mètres pour le blé, le maïs, le colza et compagnie. Les produits les plus inquiétants ? Vingt mètres, et là, pas de discussion possible.
Côté associations, on a crié à la plaisanterie. Cinq mètres, c’est la largeur d’une allée de jardin. Générations futures réclame depuis des années des zones de 150 mètres, et une partie des maires ruraux avaient même tenté, dès 2019, de prendre des arrêtés municipaux anti-pesticides. Le plus connu reste celui de Langouët, petite commune d’Ille-et-Vilaine, dont le maire avait fixé une limite de 150 mètres. L’arrêté a été suspendu par la justice : la police des produits phytosanitaires relève de l’État, pas du maire. Fin de l’histoire, du moins sur le papier.
Côté agricole, le sentiment est inverse. Chaque mètre soustrait au traitement est un mètre qui produit moins, ou qu’il faut désherber à la main, ou qu’on passe en bio sans en avoir les débouchés. Sur une petite parcelle enclavée entre un lotissement et une route départementale, la bande de 10 mètres peut manger une part non négligeable de la surface. Et les exploitants rappellent volontiers une évidence qu’on oublie : ce ne sont pas les vignes qui se sont rapprochées des maisons, ce sont les maisons qui ont poussé au milieu des vignes.
Ce que dit la science, enfin
Pendant longtemps, le débat s’est joué à coups d’études militantes et de contre-expertises. Puis est arrivée PestiRiv. Menée conjointement par Santé publique France et l’Anses, cette étude nationale a mobilisé 1 946 adultes et 742 enfants répartis sur 265 sites, dans six grandes régions viticoles. Les chercheurs ont mesuré 56 substances dans l’urine, les cheveux, l’air intérieur et extérieur, les poussières des maisons et même les légumes du potager. Les participants vivaient soit à moins de 500 mètres d’une vigne, soit à plus d’un kilomètre de toute culture.
Les résultats, publiés en septembre 2025, ne laissent pas beaucoup de place au doute : les personnes qui habitent près des vignes sont davantage exposées aux produits phytopharmaceutiques que les autres. Les adultes comme les enfants. Et l’écart se creuse nettement pendant les périodes de traitement. Deux facteurs pèsent plus que tout le reste, la quantité de produit épandue et la proximité du logement.
Ce que l’étude ne dit pas, en revanche, c’est si cette surexposition rend malade. Ce n’était pas son objet. La filière viticole s’est d’ailleurs engouffrée dans cette nuance pour relativiser. Reste que les deux agences ont tiré une recommandation assez nette : réduire l’usage des pesticides « au strict nécessaire » et informer les riverains avant chaque traitement. Elles ont aussi demandé l’accès aux données réelles d’utilisation des produits, qui restent aujourd’hui largement inaccessibles. Un détail qui en dit long.
Dans le Bordelais, on n’avait pas attendu PestiRiv pour s’inquiéter. En mai 2014, à Villeneuve-de-Blaye, en Gironde, une vingtaine d’élèves et leur institutrice avaient été pris de malaises après l’épandage de fongicides sur une vigne voisine de l’école. L’épisode a marqué durablement la région, et il revient systématiquement dans les réunions publiques.
Les chartes, une bonne idée mal ficelée
Pour adoucir les distances de 2019, le gouvernement avait imaginé une porte de sortie : des chartes d’engagement rédigées à l’échelle de chaque département, en principe après concertation avec les habitants. En échange de certaines garanties (matériel anti-dérive, information des voisins), les agriculteurs pouvaient ramener leurs zones de non-traitement à 5 mètres, voire 3 mètres, pour les vignes et les vergers.
Le dispositif a pris l’eau par tous les bords. En mars 2021, le Conseil constitutionnel a censuré la façon dont la concertation était organisée, jugée trop pauvre pour garantir la participation du public. Quelques mois plus tard, le Conseil d’État a demandé au gouvernement de renforcer les règles. Puis un collectif d’ONG a lancé en décembre 2022 une série de 48 recours contre les chartes départementales. La décision de juillet 2026 sur les cinq départements du Centre-Val de Loire a une portée qui dépasse largement la région : les chartes de toute la France ont été écrites sur le même modèle, par les mêmes chambres et les mêmes syndicats. Elles ont donc, a priori, les mêmes défauts.
Pour les agriculteurs de bonne volonté, qui avaient investi dans des pulvérisateurs à panneaux récupérateurs ou des buses anti-dérive, la pilule est amère. Ils ont l’impression d’avoir joué le jeu pour rien.
Le Limousin, entre vergers et bocage
On associe spontanément le sujet aux vignobles du Bordelais, de la Champagne ou du Beaujolais. Le Limousin n’est pourtant pas épargné. Les vergers de pommiers qui s’étendent au sud de la Haute-Vienne et en Corrèze, autour de Saint-Yrieix-la-Perche ou d’Objat, reçoivent plusieurs traitements par saison, fongicides en tête, car la tavelure ne pardonne pas sous un climat humide. Et le pavillon construit en bordure de verger n’y est pas plus rare qu’ailleurs.
Pour les apiculteurs du secteur, la question ne se limite d’ailleurs pas aux humains. Le déclin des colonies d’abeilles se lit aussi dans ces calendriers de traitement, même si les causes sont multiples et que personne n’a intérêt à tout mettre sur le dos d’une seule filière.
Ce qui frappe, sur le terrain, c’est que les conflits les plus durs naissent rarement de la toxicité des produits en elle-même. Ils naissent du sentiment de ne pas être prévenu. Le voisin qui découvre la pulvérisation en étendant son linge, les parents qui apprennent après coup qu’un traitement a eu lieu à la sortie de l’école. À l’inverse, là où l’exploitant envoie un SMS la veille, décale l’heure du passage quand il y a du vent, la tension retombe souvent d’un cran. C’est bête, mais c’est comme ça.
Une cohabitation à inventer
La cohabitation est-elle impossible ? Pas forcément. Plusieurs communes ont choisi de sortir du face-à-face en achetant ou en aménageant elles-mêmes les bandes tampons : haies plantées entre les lotissements et les parcelles, prairies fauchées, chemins piétons. Certaines intercommunalités intègrent désormais une marge de recul dans leurs documents d’urbanisme, pour éviter de construire de nouvelles maisons collées aux cultures. La loi Labbé, qui interdit depuis 2017 les pesticides de synthèse dans les espaces publics et depuis 2019 dans les jardins des particuliers, a aussi changé le regard de beaucoup d’habitants. Ils ne comprennent plus bien pourquoi ce qui leur est interdit dans leur potager reste autorisé à dix mètres de leur fenêtre.
Les municipales de mars 2026 ont d’ailleurs vu le sujet s’inviter dans de nombreuses campagnes rurales, souvent sous la forme d’une promesse modeste : réunir agriculteurs et habitants autour d’une même table. Rien de spectaculaire. Mais dans des villages où l’on se croise à la boulangerie, c’est parfois ce qui marche le mieux.
Reste une question que ni les chartes ni les juges n’ont tranchée : jusqu’où la société est prête à payer, en prix alimentaires ou en aides publiques, pour que les agriculteurs traitent moins près des maisons. Tant que la réponse restera floue, chaque épandage de printemps rallumera la même querelle.
La rédaction du Nouvelliste



