Forêts communales : un patrimoine naturel à mieux gérer

Forêts communales : un patrimoine naturel à mieux gérer

Au conseil municipal de Pontarlier, dans le Doubs, la forêt n’est pas un sujet de fin de séance qu’on expédie entre deux délibérations. Elle rapporte, bon an mal an, autour de 250 000 euros par an à la commune. Enfin, elle rapportait. Depuis que les scolytes ont attaqué les épicéas, les coupes sanitaires s’enchaînent, le bois part à prix cassé et personne n’est capable de dire ce que les parcelles vaudront dans cinq ans. Le genre de ligne budgétaire qui donne des sueurs froides à un adjoint aux finances.

Pontarlier n’a rien d’une exception. En France, à peu près une commune sur trois possède une forêt. On parle de quelque 11 000 communes forestières et d’environ 2,6 millions d’hectares, soit grosso modo un sixième de la forêt du pays. Un patrimoine énorme, souvent hérité de plusieurs siècles, et que beaucoup d’élus découvrent le jour où il pose problème.

Un héritage qui ne date pas d’hier

Pourquoi tant de forêts communales dans l’Est, les Vosges, le Jura, les Alpes ou les Pyrénées, et si peu ailleurs ? L’histoire répond en grande partie. Là-bas, les villages avaient besoin de bois pour se chauffer et pour bâtir, et ils ont gardé la main sur leurs massifs. C’est l’origine de l’affouage, ce droit très ancien qui permet aux habitants de se partager chaque hiver du bois de chauffage tiré de la forêt de la commune. Une tradition qui survit encore dans pas mal de villages lorrains ou francs-comtois, avec ses tirages au sort de lots et ses garants désignés au conseil.

La moyenne cache de gros écarts, cela dit. Une forêt communale fait en moyenne 235 hectares, mais certaines communes de montagne en possèdent plusieurs milliers quand d’autres se contentent d’un bosquet de dix hectares derrière le cimetière. Toutes, en revanche, relèvent du régime forestier. Concrètement, c’est l’Office national des forêts qui rédige le plan d’aménagement, marque les arbres à couper, organise les ventes et surveille les parcelles. La commune décide, l’ONF exécute et conseille. En échange, elle verse des frais de garderie, un pourcentage prélevé sur ses ventes de bois auquel s’ajoute, depuis 2012, une somme fixe à l’hectare.

Le Limousin, une exception à part

En Limousin, le paysage est tout autre. La forêt y est partout, mais elle appartient à 95 % à des particuliers, avec des propriétés de quatre hectares en moyenne, morcelées à l’infini au fil des héritages. Seule une petite partie, autour de 20 %, dispose d’un document de gestion. Les forêts publiques y restent donc rares, et leur visage est bien particulier.

Car ici, le bois public prend souvent la forme de biens de section. Ces terres appartiennent non pas à la commune entière mais aux habitants d’un village ou d’un hameau précis, qui en ont la jouissance. Héritage direct de l’Ancien Régime. En 1999, la Creuse comptait à elle seule 1 771 sections, et les forêts sectionales y pesaient alors plus de 40 % des surfaces soumises au régime forestier. Le système a ses charmes, mais il a aussi produit des situations kafkaïennes : des parcelles sans ayants droit identifiables, des décisions bloquées, des boisements laissés à eux-mêmes pendant des décennies.

La loi du 27 mai 2013 a voulu y mettre un peu d’ordre en facilitant le transfert de ces biens aux communes. Depuis, les recueils des actes de la préfecture de la Creuse et de celle de la Corrèze se remplissent d’arrêtés de transfert. À Saint-Victour, en Haute-Corrèze, les biens de la section de Barbazanges sont ainsi passés à la commune en 2022. Petit à petit, des maires héritent de forêts qu’ils n’avaient jamais eu à gérer. Et doivent apprendre vite.

Le Département de la Creuse, lui, possède même sa propre forêt, une soixantaine d’hectares répartis entre Royère-de-Vassivière et Vidaillat. Entièrement plantée à la main, entre 1938 et 1946. Rien de sauvage là-dedans : un bois public, en Limousin, c’est souvent un bois fabriqué.

Des recettes qui fondent, des charges qui montent

Longtemps, la forêt communale a été une tirelire. On vendait une coupe pour refaire le toit de l’église ou goudronner le chemin du lavoir, et l’affaire était réglée. Cette époque s’éloigne. Depuis 2018, la crise des scolytes a produit, selon le ministère de l’Agriculture, quelque 37 millions de mètres cubes de bois de crise, épicéas et sapins confondus, sur environ 110 000 hectares touchés. Quand tout le monde vend du bois malade en même temps, les cours dégringolent. Une réponse ministérielle a même relevé qu’une trentaine de communes frappées par les scolytes se retrouvaient avec une épargne nette négative. Pour un petit village de montagne, c’est le budget entier qui vacille.

Sur l’Aubrac, la forêt communale de Laguiole a dû passer par une coupe sanitaire à l’été 2025. Ce genre d’opération, impossible à reporter, coûte souvent plus qu’elle ne rapporte : il faut sortir vite le bois atteint avant que les insectes ne gagnent les parcelles voisines.

Et pendant ce temps, l’ONF maigrit. Le contrat signé avec l’État pour 2021-2025 prévoyait la suppression d’environ 475 postes sur 8 400. Les gardes forestiers, ceux qui connaissaient chaque parcelle et chaque élu, voient leur secteur s’agrandir. La Fédération nationale des communes forestières a ferraillé dur contre ce contrat, d’autant qu’il prévoyait au passage une hausse de la contribution des communes : 7,5 millions d’euros de plus en 2023, puis 10 millions en 2024 et en 2025. Face à la fronde des maires, l’État a fini par renoncer à cette rallonge. Les suppressions de postes, elles, sont restées.

Gérer, mais pour qui et pour quoi ?

Reste la question de fond, celle qui agite de plus en plus de conseils municipaux : à quoi doit servir une forêt communale aujourd’hui ? Produire du bois et faire rentrer de l’argent, c’était la réponse évidente il y a trente ans. Elle ne suffit plus. Les habitants s’y promènent, les chasseurs y ont leurs habitudes, les associations naturalistes y comptent les chauves-souris, et le changement climatique impose de repenser les essences plantées. Hêtres et épicéas souffrent, on teste du chêne sessile, du cèdre, du douglas, sans garantie que ça tiendra dans quarante ans.

Certaines communes ont choisi d’en faire un vrai projet local. Bois de chauffage pour l’école ou la mairie, sentiers pédagogiques, îlots de vieux bois qu’on laisse vieillir exprès pour la biodiversité. Dans les territoires qui ont misé sur les chaufferies collectives alimentées par la forêt voisine, le bois communal devient même une ressource énergétique de proximité, à condition de ne pas couper plus que ce qui repousse.

D’autres, faute de temps et de moyens, laissent l’ONF faire et signent les états d’assiette sans trop les lire. On ne va pas leur jeter la pierre : un maire de commune rurale gère déjà l’eau, la voirie, l’école, les permis, parfois seul avec une secrétaire de mairie à mi-temps. Mais une forêt, ça se pense à l’échelle d’un siècle, pas d’un mandat. Les communes forestières le répètent sur tous les tons et proposent d’ailleurs des formations aux élus fraîchement installés.

Il y a là un vrai paradoxe. Jamais la forêt n’a autant compté dans le débat public, entre stockage du carbone, bois-énergie et loisirs, et jamais les communes n’ont eu aussi peu de moyens pour s’en occuper. Ce patrimoine-là ne se défendra pas tout seul. Il faudra des élus curieux, des forestiers sur le terrain, et sans doute un peu plus d’argent public qu’aujourd’hui.

La rédaction du Nouvelliste