Un dimanche d’octobre, quelque part entre Meymac et Bugeat. Sept heures à peine, et les voitures s’alignent déjà sur le bas-côté de la départementale, deux roues dans le fossé. Paniers en osier, bâtons de noisetier, bottes en caoutchouc. Sur le plateau de Millevaches, la saison des cèpes ne se rate pas, et chacun garde ses coins comme un secret de famille. Rien de neuf sous les hêtres, dira-t-on. Sauf qu’il y a de plus en plus de monde, et pas seulement pour une omelette.
Champignons, myrtilles, châtaignes, ail des ours, fleurs de sureau, arnica : la cueillette sauvage a le vent en poupe. Elle traîne avec elle une image douce, celle du grand-père et de son vieux couteau. La réalité est un peu moins bucolique.
Un geste ancien, une mode récente
Ramasser ce que la nature donne, les campagnes l’ont toujours fait. En Limousin, la châtaigne a nourri des générations entières, au point de valoir au châtaignier son surnom d’arbre à pain. Les cèpes séchés sur un fil au-dessus de la cuisinière, la confiture de mûres, la tisane de tilleul : rien de tout ça ne s’achetait.
Ce qui a changé, c’est l’échelle. Le goût du naturel, les stages de plantes comestibles qui se multiplient, les recettes de pesto d’ail des ours qui tournent en boucle sur les réseaux sociaux à chaque printemps, tout cela a envoyé dans les sous-bois une population nouvelle, enthousiaste et pas toujours très au courant. Et derrière les promeneurs, il y a une filière. La cosmétique, l’herboristerie, les liquoristes, l’homéopathie, la parfumerie achètent des plantes sauvages à la tonne. D’après un rapport publié en 2018 par l’ONG Traffic, entre 60 et 90 % des plantes aromatiques et médicinales vendues dans le monde seraient prélevées directement dans la nature.
La France n’y échappe pas. Un recensement mené par des botanistes au milieu des années 2010 a compté 728 espèces et sous-espèces végétales qui font l’objet d’une cueillette commerciale en métropole. Soit à peu près une plante sur dix. Pas rien.
Gentiane, arnica : la montagne sous pression
Deux plantes résument à elles seules le problème. La gentiane jaune d’abord, cette grande tige qu’on croise dans les estives du Cantal et du Puy-de-Dôme, et dont la racine donne leur amertume aux apéritifs du Massif central. Les gentianaires l’arrachent à la « fourche du diable », un outil qui pèse un âne mort. Or une racine d’un kilo, c’est une plante qui a mis vingt-cinq à trente ans pour en arriver là. En 2012, le Conservatoire botanique national du Massif central évaluait la récolte locale à plus de 121 tonnes par an. Certains arrêtés préfectoraux imposent bien de laisser un pied sur deux. Sur le terrain, allez vérifier.
L’arnica ensuite, la petite fleur jaune des pommades contre les bleus. On la trouve dans les Vosges, les Alpes, les Pyrénées et le Massif central, et elle se laisse très difficilement cultiver, d’où une forte dépendance à la ressource sauvage. Au Markstein, sur les crêtes vosgiennes, laboratoires, collectivités et parc naturel régional des Ballons des Vosges ont signé une convention pour encadrer la récolte, avec un suivi scientifique qui tourne depuis 2007. Ça n’a pas empêché la population de s’effondrer en 2019. Les botanistes ont surtout mis en cause des hivers trop doux et certaines pratiques agricoles, moins les cueilleurs eux-mêmes. Mais une plante déjà malmenée par le climat supporte mal qu’on lui en demande davantage.
Les professionnels sérieux le savent mieux que personne. En 2011, une quarantaine d’entre eux ont fondé l’Association française des professionnels de la cueillette de plantes sauvages, qui s’est dotée d’une charte en 2017 et rédige des livrets techniques, plante par plante. Le métier, lui, n’a toujours aucun statut légal. Et ces cueilleurs-là sont les premiers à dénoncer les pillages commis par des équipes de saisonniers mal payés, envoyés faire du volume sans rien connaître aux plantes.
Cinq litres, pas un de plus
Et le cueilleur du dimanche, que risque-t-il ? Plus qu’il ne croit. Premier principe, souvent ignoré : ce qui pousse sur un terrain appartient à son propriétaire. Champignons compris. En forêt privée, c’est-à-dire dans la très grande majorité des bois limousins, il faut en théorie une autorisation.
En forêt publique, le Code forestier tolère un prélèvement familial jusqu’à cinq litres par personne, sauf règle locale contraire. Entre cinq et dix litres, l’amende est de 135 euros. Au-delà, on bascule dans le délit, avec des peines qui peuvent grimper, sur le papier, jusqu’à trois ans de prison et 45 000 euros d’amende. Autant dire que le coffre du break rempli de cageots n’a rien d’une tolérance.
Sur ce socle vient se poser un empilement d’arrêtés préfectoraux, différents d’un département à l’autre : quantités, périodes, outils interdits. Dans les Vosges et le Haut-Rhin, la récolte des myrtilles a droit à ses propres textes. Le Parc national des Cévennes, lui, a tranché en 2017 : 56 espèces autorisées en zone cœur, deux litres par jour et par personne pour un usage familial, et rien d’autre. Lisible, au moins.
Car le flou nourrit les tensions. À Caixon, dans les Hautes-Pyrénées, les propriétaires forestiers ont fini par créer un « pass cueillette » plafonné à cinq kilos par jour, après des histoires de pneus crevés et d’intimidations entre ramasseurs. En Haute-Corrèze, où des négociants achètent chaque automne les cèpes apportés par des particuliers, la frontière entre le panier familial et le complément de revenu a toujours été mince.
Quand la confusion tue
Reste un danger plus immédiat que la surexploitation, et celui-là concerne le cueilleur lui-même. L’ail des ours en fournit le meilleur exemple. Ses feuilles ressemblent à s’y méprendre à celles du colchique, qui pousse dans les mêmes sous-bois frais et dont toutes les parties sont toxiques. Entre 2020 et 2022, les centres antipoison ont enregistré 28 cas de confusion entre le colchique et l’ail des ours ou le poireau sauvage. Deux personnes en sont mortes, selon l’Anses. Les accidents se concentrent au printemps, avec un pic en avril, surtout dans le Grand Est et en Auvergne-Rhône-Alpes.
Les champignons, eux, provoquent chaque automne plusieurs centaines d’intoxications. Les applications de reconnaissance sur téléphone n’arrangent rien, elles donnent une assurance que rien ne justifie. Beaucoup de pharmaciens acceptent encore de jeter un œil au panier. Peu de gens y pensent.
Les règles de bon sens, elles, tiennent en quelques lignes, et les anciens les appliquaient sans les avoir apprises nulle part. Ne prendre que ce qu’on mangera. Laisser en place une bonne part de la station. Couper plutôt qu’arracher quand la plante le permet. Ne pas retourner la litière au râteau pour dénicher les jeunes cèpes. Et demander, tout bêtement, avant d’entrer dans un bois qui n’est pas le sien.
La cueillette sauvage n’est pas condamnée, loin de là. Elle réclame ce qu’elle a toujours réclamé : de la mesure, et un peu de connaissance du terrain. Le jour où il faudra un permis pour ramasser trois girolles, c’est que la mesure aura manqué.
La rédaction du Nouvelliste



