Soixante-quatre pour cent. C’est la part des Français qui déclarent acheter des produits en circuit court au moins une fois par mois, selon le sixième baromètre Pour de Bon publié au printemps 2026. Le chiffre n’a pas bougé d’un point depuis 2024. Stabilité enviable pour une filière encore qualifiée de “niche” il y a une décennie, ou plafond invisible qui interroge sur la capacité du modèle à monter en puissance ? Dix ans après le coup de projecteur des États généraux de l’alimentation et le boom du Covid, l’heure est aux comptes.
Une habitude désormais installée
Le mouvement n’a rien d’anecdotique. Le recensement agricole 2020 chiffrait à 90 000 le nombre d’exploitations françaises engagées dans la vente directe ou via un seul intermédiaire, soit près d’un quart des fermes métropolitaines. Chez les producteurs en agriculture biologique, la proportion grimpe à 53 %, contre 19 % en conventionnel. Le maillage est dense, irrigué par 2 300 AMAP en activité, 4 800 producteurs partenaires et des milliers de points de vente collectifs ouverts dans les bourgs.
Côté consommation, la dynamique est tirée par deux profils opposés. Les seniors de 65 à 74 ans restent les plus assidus, avec 74 % de pratique régulière. Mais ce sont les jeunes adultes qui font bouger les lignes : 63 % des 18-24 ans déclarent acheter en circuit court, soit 12 points de plus en un an. La génération qui découvrait le local sur les marchés de ses grands-parents passe aujourd’hui commande sur des plateformes en ligne, 60 % des 25-34 ans utilisant désormais ce canal au moins occasionnellement. Le panier reste classique : fruits et légumes (79 %), fromages (53 %), viande (47 %).
Côté producteurs, un verre à moitié plein
L’INRAE a tranché dès 2022 dans une étude qui faisait débat : non, le secteur ne s’effondre pas, malgré la fin de l’effet Covid et la flambée des coûts de production. Sur 800 points de vente interrogés, quatre sur dix enregistraient une baisse, quatre sur dix une hausse, deux sur dix une stagnation. La photo est nuancée plutôt que catastrophique. Mieux : plus de la moitié des producteurs en circuits courts affichaient en 2022 un chiffre d’affaires identique à celui de 2019, un quart en hausse, moins d’un quart en baisse.
Ce qui s’est cassé, ce sont surtout les attentes survitaminées du premier confinement. Beaucoup de fermes avaient investi en présumant que la ruée des Français vers le local s’inscrirait dans la durée. La demande s’est stabilisée à un niveau supérieur à 2019, mais sans la croissance à deux chiffres espérée par certains. Les éleveurs qui avaient creusé un chai pour vendre leur viande en colis, ou les maraîchers qui s’étaient équipés en serres tunnels, ont parfois découvert que le retour sur investissement prenait beaucoup plus de temps qu’annoncé. Une déception bien réelle, mais qui ne se traduit pas pour autant par un reflux des étals.
Trois freins difficiles à lever
Le baromètre 2026 met le doigt sur les obstacles qui empêchent le modèle de basculer dans la consommation grand public. Le premier reste financier : 39 % des Français interrogés estiment les produits trop chers, un point de plus qu’en 2024 et une réalité confirmée par la plupart des comparaisons de prix en grande distribution. Difficile pour un panier hebdomadaire de tomates, salades et fromages de tenir face à une promotion en hypermarché quand le pouvoir d’achat se contracte.
Le deuxième frein progresse rapidement : 29 % des consommateurs déclarent ne pas savoir où trouver les produits issus du circuit court, soit 9 points de plus que l’an dernier. C’est paradoxal, à l’heure où les applications de mise en relation se multiplient. Mais le foisonnement des labels, l’absence de signalétique unifiée et la dispersion des points de vente brouillent les repères. Le troisième frein est logistique : 28 % regrettent l’absence de point de retrait à proximité, surtout dans les périphéries urbaines moyennes où la concurrence des grandes surfaces reste écrasante.
Le territoire fait toujours la différence
Les écarts régionaux racontent une France à plusieurs vitesses. La Bretagne et les Pays de la Loire trustent le haut du classement avec 71 % de consommateurs réguliers, talonnés par l’Auvergne-Rhône-Alpes à 70 %. Trois bassins où la densité d’exploitations en vente directe est historiquement forte, où les coopératives ont structuré l’offre depuis les années quatre-vingt et où le tissu rural reste vivant. À l’inverse, les couronnes franciliennes éloignées et plusieurs départements du Nord-Est peinent à dépasser la moyenne nationale, faute de production locale suffisamment diversifiée pour couvrir la semaine d’un ménage.
Le Limousin illustre bien la dynamique des territoires intermédiaires. La Corrèze comme la Creuse comptent des dizaines de marchés de producteurs, des magasins collectifs implantés dans des communes de moins de 2 000 habitants, et un réseau d’AMAP qui résiste au temps. Mais l’effet de seuil joue : sans une masse critique de consommateurs et sans transport mutualisé, certains producteurs hésitent à se lancer dans la vente directe, calculant que les heures passées sur les marchés ne rentabilisent pas leur production.
Dix ans après, le verdict tient en une formule : le circuit court est devenu un pan stable du paysage alimentaire français, sans pour autant ringardiser la grande distribution. Pour franchir un cap, il faudra du temps, des prix plus accessibles et surtout une visibilité qui colle aux nouveaux modes de vie des consommateurs. Le pari de la patience reste ouvert.
La rédaction du Nouvelliste



