Vingt-et-un virgule quatre-vingt-huit pour cent. C’est la part des colonies d’abeilles françaises qui n’ont pas passé l’hiver 2024-2025, d’après l’enquête nationale de mortalité hivernale. L’année précédente, le taux s’établissait à 18,42 %. Deux ans plus tôt, à 17,5 %. La courbe monte doucement, sans à-coups spectaculaires, et les apiculteurs qui remplissent chaque printemps ce questionnaire savent très bien ce que ces points de pourcentage recouvrent : des ruches à racheter, des essaims à reconstituer, une saison qui démarre avec un handicap.
Le chiffre ne dit d’ailleurs pas tout. Les « pertes hivernales », notion plus large qui additionne les colonies mortes et celles trop affaiblies pour revenir en production au printemps, ont grimpé à 31,48 % sur le même hiver. Presque une ruche sur trois. Dans un cheptel national d’environ 1,3 million de ruches réparties entre quelque 70 000 apiculteurs, la note se compte vite en milliers d’euros par exploitation.
L’abeille d’hiver ne tient plus la distance
Les apiculteurs interrogés désignent trois responsables principaux : des colonies déjà faibles au moment de la mise en hivernage, le frelon asiatique, et le parasitisme par le varroa. Mais le constat le plus troublant relevé par les enquêteurs concerne la longévité des abeilles d’hiver. Ces ouvrières-là ne butinent pas. Leur rôle consiste à traverser la saison froide, à maintenir la grappe à température et à tenir jusqu’aux premières naissances de fin d’hivernage. Or elles vivent moins longtemps qu’avant. La jonction ne se fait plus, et la colonie s’éteint à quelques semaines du printemps, parfois avec des réserves de miel intactes au-dessus d’elle.
Le varroa, cet acarien arrivé en Europe dans les années 1980, reste le compagnon de route dont aucun rucher ne se débarrasse. Il s’accroche aux larves et aux adultes pour puiser dans leurs réserves lipidiques, transmet des virus au passage et affaiblit la colonie sur plusieurs générations. Les traitements existent, ils demandent du temps, de la rigueur dans le calendrier, et ils ne font que contenir la pression.
Le frelon asiatique, lui, joue sur un autre registre : celui de la prédation visible. Un seul nid consomme en moyenne 11 kilos d’insectes pollinisateurs par saison, dont 60 % d’abeilles. À l’échelle du pays, la filière estime à 30 000 le nombre de ruches détruites chaque année par ce prédateur, soit une douzaine de millions d’euros envolés. Les chercheurs ne parlent plus d’éradication depuis longtemps, seulement de cohabitation et de piégeage ciblé autour des ruchers.
Une bonne récolte ne solde pas le problème
Paradoxe apparent : 2025 a été une année correcte, parfois même bonne. Un hiver doux et humide a permis aux colonies survivantes de repartir dès la fin janvier, et un printemps clément sur le nord, l’ouest, l’est et le centre du pays a garni les hausses. Le Limousin figure justement parmi les zones où les volumes ont dépassé les attentes. L’acacia s’est révélé excellent presque partout, la montagne, le tilleul et les miels toutes fleurs ont bien donné.
D’autres productions ont sombré la même année. La lavande de Provence a été catastrophique, le tournesol médiocre à cause des fortes chaleurs, la bruyère quasi absente, le châtaignier perturbé par les orages. Ce grand écart régional dessine le nouveau visage du métier : une loterie météorologique où la même exploitation peut sauver son année sur une miellée et la perdre sur la suivante.
Reste le marché, qui ne récompense pas franchement les bonnes saisons. La France consomme autour de 40 000 tonnes de miel par an et en importe plus de 30 000, majoritairement d’Asie. Un miel chinois entre sur le marché européen aux alentours de 1,50 euro le kilo, quand produire un miel français coûte plutôt entre 8 et 12 euros. Aucun gain de productivité ne comble un tel écart. Les apiculteurs qui tiennent sont souvent ceux qui vendent en direct, sur les marchés ou à la ferme, et qui ont construit une clientèle prête à payer le vrai prix.
Le Limousin, ses châtaigniers et ses paysages
En Haute-Vienne, l’apiculture s’appuie sur un tissu associatif solide. Le rucher-école des Vaseix forme des débutants de février à novembre, et le syndicat régional rassemble des adhérents jusqu’en Creuse, en Corrèze, en Dordogne et en Charente. Certaines fermes apicoles du département récoltent 80 % de leurs miels dans un rayon de moins de vingt kilomètres, avec quelques transhumances courtes vers les plateaux voisins. Cette apiculture de proximité tient parce que le paysage limousin offre encore de la diversité florale : châtaigniers, prairies naturelles, ronciers, bordures boisées.
C’est là que le sort des abeilles rejoint une question plus large, celle de la structure même des campagnes. Une colonie a besoin de ressources étalées dans le temps, pas d’une floraison unique suivie de deux mois de désert. Les alignements d’arbres, les talus et les linéaires de haies qui quadrillaient autrefois les parcelles fournissaient exactement ce garde-manger échelonné. Là où ils ont disparu, les apiculteurs doivent déplacer leurs ruches pour trouver de quoi nourrir leurs colonies.
Un débat politique qui n’en finit pas
Le dossier des néonicotinoïdes a rouvert une plaie que la profession croyait refermée. Interdit en France depuis 2018, l’acétamipride est revenu dans le débat par la voie parlementaire, avec l’adoption en juillet 2025 d’un texte autorisant son usage temporaire sous conditions. La molécule agit sur le système nerveux des insectes : à faible dose déjà, une abeille exposée se désoriente et ne retrouve plus sa ruche. Les organisations apicoles, épaulées par des sociétés savantes et le conseil scientifique du CNRS, ont multiplié recours et mobilisations, dont un rassemblement de plus d’un millier de personnes devant l’Assemblée nationale en juillet 2026.
Derrière la bataille juridique, l’enjeu dépasse largement le pot de miel. Près de 75 % des cultures alimentaires mondiales dépendent au moins partiellement de la pollinisation animale. Les vergers, les cultures maraîchères, les oléagineux : tous s’appuient sur ce travail gratuit que personne ne facture.
Les abeilles ne militent pas. Elles comptabilisent. Chaque hiver, leur taux de survie mesure l’état d’un paysage, d’un climat et de choix agricoles qui les dépassent. Reste à savoir qui lit vraiment leurs relevés.
La rédaction du Nouvelliste



