Le prix du foncier agricole, bombe à retardement

Le prix du foncier agricole, bombe à retardement

Six mille quatre cent soixante euros. C’est ce que vaut, en moyenne, un hectare de terres et prés libres en France d’après les derniers chiffres des Safer. Un record, encore un. La hausse tient en moins d’un point sur l’année, ce qui fait dire à certains que le marché s’est calmé. Sauf qu’en creusant un peu, on tombe sur une tout autre histoire : celle d’un patrimoine qui prend de la valeur pendant que ceux qui devraient le reprendre ont de moins en moins les moyens de l’acheter.

Vu de loin, le problème paraît pourtant minuscule. Aux Pays-Bas, l’hectare de terre arable dépasse les 96 000 euros. Au Royaume-Uni, on parle d’une vingtaine de milliers. La France fait figure de pays bon marché, presque d’anomalie européenne, et c’est d’ailleurs l’argument qu’on entend souvent dans les couloirs des chambres d’agriculture. Mais une terre bon marché à l’échelle du continent peut très bien rester hors de prix pour un jeune qui gagne un SMIC en élevant des vaches.

Des prix qui grimpent, des revenus qui stagnent

Le chiffre national cache des écarts énormes. Dans les zones de grandes cultures, l’hectare libre a pris 4,2 % en un an pour atteindre 8 150 euros en moyenne. Dans les zones d’élevage bovin, au contraire, il recule d’un point, autour de 4 740 euros. En Haute-Vienne, la moyenne tourne autour de 3 500 euros l’hectare. En Creuse, elle descend sous les 2 800 euros, parmi les plus bas de l’Hexagone.

On pourrait se dire que le Limousin est donc un eldorado pour qui veut s’installer. Ce serait aller un peu vite. Une exploitation allaitante viable, dans le coin, ça se compte en dizaines voire en centaines d’hectares. Faites le calcul avec 150 hectares à 3 500 euros : plus d’un demi-million avant même d’avoir acheté la première génisse, le tracteur ou refait la toiture de la stabulation. Et le revenu dégagé par hectare, lui, n’a pas suivi la même pente que la valeur du sol.

Voilà le cœur du malaise. Une terre agricole ne se rembourse plus avec ce qu’elle produit, ou alors sur des durées qui dépassent une carrière entière. Les banquiers le savent, les cédants aussi, et les candidats à l’installation encore mieux.

Heureusement, il reste le fermage. Les deux tiers des surfaces agricoles françaises sont exploitées en location, et chez les porteurs de projet de moins de 40 ans, la proportion grimpe à 75 %. Le statut du fermage, avec ses loyers encadrés par arrêté préfectoral, a longtemps servi d’amortisseur. Il en sert toujours. Mais il suppose qu’un propriétaire accepte de louer plutôt que de vendre au plus offrant, ce qui n’a rien d’automatique quand les héritiers habitent Lyon ou Bordeaux et n’ont jamais mis les pieds dans la ferme du grand-père.

Le mur de départs, vraiment ?

Depuis dix ans, le même refrain revient : la moitié des agriculteurs partira à la retraite d’ici 2030. C’est exact sur le papier. Sur les 496 000 chefs d’exploitation recensés en 2020, environ un sur deux aura atteint 64 ans à cette échéance. On parle de près de 5 millions d’hectares susceptibles de changer de mains, soit à peu près un cinquième de la surface agricole utile du pays.

Pourtant, le raz-de-marée n’arrive pas. Le président de la Fédération nationale des Safer, Thierry Bussy, l’a dit sans détour lors de la présentation du dernier bilan : on ne voit pas se profiler de « mur de foncier agricole ». Les transactions progressent, de 3,2 % en 2025, mais rien d’une vague.

Pourquoi ? D’abord parce que beaucoup d’exploitants continuent au-delà de l’âge légal, faute de repreneur ou par attachement. Ensuite parce que les transmissions familiales pèsent lourd : elles représentent les deux tiers des cessions et 70 % des surfaces. Enfin, et c’est là que ça se complique, parce qu’une partie grandissante des terres ne passe plus du tout par le marché classique.

La bombe, en réalité, n’est pas celle qu’on croyait. Le problème n’est pas tant la quantité de terres qui se libèrent que la façon dont elles circulent, et vers qui.

Les sociétés, angle mort de la régulation

En 2025, le marché des parts de sociétés agricoles a porté sur plus d’un million d’hectares, en hausse de 11 % sur un an, pour une valeur proche de 3,9 milliards d’euros. Ce chiffre, beaucoup d’élus ruraux l’ignorent. Il est pourtant central. Quand une terre est détenue par une société, un GFA, une SCEA ou une holding, on ne vend plus des hectares : on vend des parts. Et pendant longtemps, ces cessions ont largement échappé aux Safer, dont le droit de préemption porte d’abord sur les ventes de terres.

Plusieurs rapports publics ont tiré la sonnette d’alarme. Selon les estimations reprises par les parlementaires, des structures sociétaires qualifiées de « financiarisées » contrôleraient environ 640 000 hectares, et près d’un tiers des transactions passerait sous le radar des Safer. La loi Sempastous, votée fin 2021, a tenté de refermer une partie de la brèche en soumettant certaines prises de contrôle de sociétés à autorisation préfectorale. Le dispositif existe, il fonctionne à la marge, mais les seuils retenus laissent passer pas mal d’opérations.

Autre pratique qui inquiète la FNSafer : la délégation intégrale des travaux. Un propriétaire, ou ses héritiers, confie l’ensemble des opérations culturales à une entreprise de prestations. Semis, traitements, moisson, tout est sous-traité. Sur le papier, la ferme existe toujours. Dans les faits, il n’y a plus d’agriculteur installé, et la terre ne sera jamais proposée à un jeune. On voit ça surtout dans les plaines céréalières du Bassin parisien et du Centre, un peu moins en zone d’élevage, où le travail ne se délègue pas aussi facilement.

Ce que ça change pour les territoires

Dans un canton de la Montagne limousine ou du plateau de Millevaches, la question se pose de manière très concrète. Une ferme qui part à l’agrandissement du voisin, c’est une famille de moins dans la commune, parfois une classe qui ferme, un client de moins pour le boulanger ambulant. Une ferme reprise par un couple de trentenaires, c’est l’inverse. Le prix du foncier n’est donc jamais seulement une affaire de notaires. Il décide, en partie, de la démographie d’un village.

Certaines collectivités ont compris que le sujet les concernait directement, et plusieurs ont franchi le pas en achetant elles-mêmes des terres pour y installer des agriculteurs. Les Safer, de leur côté, revendiquent environ 1 400 à 1 500 installations accompagnées chaque année, dont 70 % hors cadre familial. Terre de Liens, avec son modèle d’actionnariat citoyen, rachète des fermes pour les louer à des paysans qui n’auraient jamais pu emprunter. Tout ça compte. Mais mis bout à bout, ça reste modeste face aux centaines de milliers d’hectares qui bougent chaque année.

Un autre signal, plutôt encourageant celui-là : l’artificialisation des terres agricoles recule nettement. Autour de 8 500 hectares en 2025, deux fois moins qu’il y a quatre ans et un point bas depuis trente ans. L’objectif de zéro artificialisation nette commence à produire ses effets, même s’il fait grincer des dents dans pas mal de mairies.

Reste la question que personne ne tranche vraiment. Faut-il que les prix baissent pour que les jeunes s’installent, au risque de ruiner la retraite de cédants qui comptaient sur la vente de leurs terres ? Ou faut-il accepter des prix élevés et inventer d’autres façons de porter le foncier, par la location longue, le portage public ou l’épargne citoyenne ? Les deux camps ont leurs arguments, et chacun a ses raisons.

La bombe n’a rien d’une explosion soudaine. Elle ressemble plutôt à une érosion lente, ferme après ferme, qui ne fait pas de bruit. Et c’est justement pour ça qu’on la regarde si peu.

La rédaction du Nouvelliste