À Boëge, en Haute-Savoie, le marché s’installe chaque semaine autour de la grenette et rassemble entre vingt et quarante-cinq étals selon la saison. Alimentation, textile, produits régionaux : la variété tient bon dans une commune qui compte à peine plus de deux mille habitants. Ce genre de scène, qu’on croyait promise au musée des traditions populaires, se rejoue aujourd’hui dans des dizaines de bourgs français où le marché hebdomadaire était devenu un souvenir.
Un maillage qui s’est effrité, puis stabilisé
Le dernier recensement sérieux remonte à 2005. Cette année-là, le Crédoc dénombrait 8 200 marchés de détail sur le territoire. Trois quarts d’entre eux se tenaient en plein air, 15 % sous halle couverte, le reste relevant de marchés spécialisés dans le textile ou les fleurs. Vingt ans plus tard, la Fédération nationale des marchés de France en comptabilise 6 394 en métropole et outre-mer. La comparaison mérite prudence, les méthodes de comptage n’étant pas identiques, mais l’ordre de grandeur de l’érosion ne fait guère de doute.
Ce recul n’a rien de mystérieux. Il a suivi la courbe des hypermarchés implantés en périphérie, celle de la voiture individuelle, celle des horaires de travail qui rendent le mardi matin impraticable pour un actif. Dans bien des villages, le marché est mort en silence : deux ou trois étals qui s’espacent, un boucher qui part à la retraite sans repreneur, une place que la municipalité finit par transformer en parking.
Sauf que la courbe s’est aplatie. Les ventes au détail sur éventaires et marchés ont progressé de 3,6 % en 2024, après un recul de 3,3 % l’année précédente. Un rebond modeste, mais qui casse une tendance installée depuis longtemps. Sur le terrain, plusieurs chambres de commerce observent le même mouvement : des marchés qu’on croyait condamnés retrouvent des étals, et des communes qui n’en avaient plus depuis vingt ou trente ans en recréent un.
Les municipalités reprennent la main
Le déclencheur est souvent politique. Un conseil municipal fraîchement élu constate que le dernier commerce a fermé, que les habitants font trente kilomètres pour acheter du pain, et décide de tenter le coup. Créer un marché coûte relativement peu : une délibération, un arrêté de police fixant les jours et les emplacements, un droit de place calibré au plus juste, parfois un régisseur bénévole. Comparé à la construction d’une halle ou au rachat d’un local commercial, l’investissement reste dérisoire.
Mourmelon-le-Grand, dans la Marne, a greffé un marché de producteurs sur son marché hebdomadaire. La règle tient en une phrase : que des producteurs, que des artisans du coin, pas de revendeur. Dans le Pas-de-Calais, c’est l’intercommunalité d’Osartis-Marquion qui a monté le sien avec la commune d’Étaing, en misant tout sur ce qui se fabrique à moins de vingt kilomètres. Arles-sur-Tech, dans les Pyrénées-Orientales, a choisi une autre voie : son marché du mercredi matin a basculé sous le label Marché des Producteurs de Pays, porté par les chambres d’agriculture, qui verrouille lui aussi la présence des intermédiaires.
Ce label a d’ailleurs joué un rôle d’accélérateur. Il rassure l’acheteur, structure l’offre, et donne aux élus un cadre clé en main plutôt qu’une improvisation. Certaines communes vont plus loin et offrent la gratuité du droit de place la première année, le temps que l’habitude s’installe. D’autres déplacent le marché du mardi matin au vendredi soir pour capter les actifs à la sortie du travail, une idée toute bête qui a sauvé plus d’un rendez-vous moribond.
Le vrai goulot d’étranglement : les commerçants
Reste que décréter un marché ne suffit pas à le remplir. La France compte environ 145 000 entreprises de commerce ambulant, toutes activités confondues, et la Fédération nationale des marchés de France fédère 20 000 commerçants non sédentaires à travers 150 syndicats départementaux. Ce vivier paraît large. Il l’est beaucoup moins quand on le rapporte au nombre de marchés à alimenter, et surtout quand on regarde la géographie.
Un commerçant non sédentaire construit sa semaine comme une tournée : un bourg le lundi, un autre le mercredi, la ville-centre le samedi. Le samedi matin, tout le monde se bouscule dans les communes de plus de cinq mille habitants. Le mardi ou le jeudi, dans un village de huit cents âmes, l’affaire devient nettement moins évidente. Il faut charger la camionnette, faire quarante kilomètres, monter l’étal, et espérer que la recette couvre le gasoil. Beaucoup de petites communes se retrouvent ainsi à courtiser les mêmes poissonniers et les mêmes fromagers, dans une concurrence discrète entre bourgs voisins dont personne ne parle vraiment.
L’autre difficulté tient à la pyramide des âges. Une part importante des non-sédentaires approche de la retraite, et la reprise ne suit pas. Le métier est physique, les journées commencent à quatre heures, les week-ends y passent. Les nouveaux venus existent pourtant, souvent issus d’une reconversion : la moitié environ des créateurs d’entreprise dans l’alimentaire ambulant avaient déjà une expérience du commerce avant de se lancer. Des producteurs, aussi, choisissent le marché comme unique canal de vente, prolongeant cette logique de vente directe que beaucoup d’artisans ont adoptée pour tenir face aux circuits classiques.
Ce que le marché rapporte au bourg, au-delà du chiffre d’affaires
Les élus qui relancent un marché ne le font pas seulement pour le commerce. Le marché produit autre chose : de la présence. Une place occupée deux heures par semaine, des gens qui se croisent, un café qui rouvre le matin du marché parce que ça vaut soudain le coup. Plusieurs études sur le commerce de proximité relèvent cet effet d’entraînement, difficile à chiffrer mais visible à l’œil nu.
Il permet aussi à des activités de survivre sans local. Un maraîcher, un apiculteur, un fromager fermier n’ont ni les moyens ni l’envie d’ouvrir une boutique. L’étal leur donne un accès au client sans immobiliser un loyer, et cette souplesse maintient une diversité de très petites entreprises que la ville-centre, avec ses baux commerciaux, ne peut pas offrir.
Rien de tout cela n’est acquis. Un marché tient à trois ou quatre commerçants fidèles, et la défection de l’un d’eux peut suffire à le faire vaciller. Mais dans des territoires où l’on a longtemps compté les fermetures, voir revenir les tréteaux sur la place n’est pas un détail.
La rédaction du Nouvelliste



