Impossible de le rater. Sur le parking de l’Office du tourisme de Saint-Léonard-de-Noblat, un taureau de granit - plus de dix tonnes sur la balance - fixe les visiteurs de ses yeux de pierre. L’animal est signé Iradj Emami, un sculpteur iranien tombé amoureux du Limousin il y a des années. Ici, on l’appelle “le dresseur de pierres”, et le surnom lui va comme un gant : Emami ne taille pas la roche, il la réveille.
Un parcours entre deux mondes
Emami a grandi en Iran, un pays où on sculpte la pierre depuis que Persépolis se dressait dans la plaine. Bas-reliefs achéménides, art persan millénaire : l’homme porte tout cela en lui. Et puis il y a eu la France, le Limousin. Une région qui, elle aussi, connaît la pierre par coeur - ses carrières de granit, ses maisons trapues, ses murets qui quadrillent les prés.
Le granit local, brut et massif, est devenu sa matière première. Emami attaque des blocs qui pèsent parfois autant qu’une voiture, les entaille au burin, les polit à la main, jusqu’à ce qu’un animal ou une forme abstraite en sorte. Son atelier ressemble davantage à un chantier de carrier qu’à un studio d’artiste : on y trouve des disqueuses, des coins de fer et de la poussière de roche partout.
Le taureau de Saint-Léonard, oeuvre emblématique
Son oeuvre la plus connue, c’est le taureau de Saint-Léonard. Dix tonnes de granit plantées devant l’Office du tourisme, à l’entrée de la vieille ville. On ne peut pas le rater - et c’est un peu le but.
Le bestiau a de la gueule. Les muscles saillants, la tête basse, le poids ancré dans le sol : on dirait qu’il va charger. Les gens du coin ont fini par se l’approprier. C’est leur taureau, celui qu’on montre aux visiteurs, celui devant lequel les gamins posent pour la photo de classe. Dans ce pays d’élevage limousin, la bête en granit parle à tout le monde.
Dresser la pierre, apprivoiser la matiere
Le surnom de “dresseur de pierres” n’est pas une simple formule poétique. Il traduit une méthode de travail et une philosophie artistique. Emami n’arrive pas devant un bloc avec un plan tout fait. Il tourne autour, repère les failles, les veines, les accidents naturels du granit. Et puis il attaque - au burin d’abord, à la disqueuse ensuite, à la main pour finir. Ça peut durer des semaines, parfois des mois, avant que la forme sorte.
Ce côté artisan, ce respect du matériau brut, ça rappelle les anciens tailleurs de pierre. Sauf qu’Emami pousse le truc plus loin, vers quelque chose de résolument moderne. Ses oeuvres ne cherchent pas la reproduction fidèle du réel : elles jouent sur les volumes, les textures et les contrastes entre les surfaces brutes et les zones polies. Le résultat est une sculpture qui conserve la rudesse originelle de la roche tout en la transcendant.
Une présence discrète dans le paysage artistique limousin
Iradj Emami n’est pas un artiste de galeries parisiennes ni de biennales internationales. Son travail s’inscrit dans un territoire, se déploie dans l’espace public et se donne à voir sans médiation. Ses sculptures peuplent les places, les parcs et les entrées de villages de Haute-Vienne, offrant aux passants une rencontre inattendue avec l’art.
Cet ancrage local n’empêche pas la reconnaissance. Les amateurs d’art qui découvrent ses pièces sont souvent frappés par la maîtrise technique et la force expressive qui s’en dégagent. Le taureau de Saint-Léonard, notamment, figure parmi les oeuvres d’art public les plus remarquées du département.
À l’heure où la sculpture monumentale reste un art exigeant, gourmand en temps et en énergie, Iradj Emami poursuit son travail avec la même constance. Pierre après pierre, bloc après bloc, le dresseur de pierres continue d’animer le paysage limousin de ses créatures de granit.



