Les trois vies d’un orgue

Publié le 17 juin 2014 | Actualité / Pays de Saint-Yrieix

Philippe Dubeau a beaucoup oeuvré pour la mise en valeur de cet orgue, et lui a consacré un livre.
Dimanche 16 juin 2013, l’orgue de la collégiale de Saint-Yrieix-la-Perche a retenti de nouveau, après deux ans et demi de travaux. C’est grâce au mécénat populaire que l’opération a pu être réalisée. Le relevage de l’orgue est aussi l’occasion de se pencher sur l’histoire, surprenante, de cet instrument.

Philippe Dubeau, organiste réputé (il est titulaire du grand orgue de l’église Notre-Dame-de-Clignancourt, et a de nombreux concerts à son actif), est également le fondateur, et actuel président du festival de musique de Saint-Yrieix. Autant dire que l’orgue de la collégiale, il le connaît bien. Il a apporté son aide pour le dossier de la rénovation de l’orgue, et lui a consacré un ouvrage.

Car l’orgue de la collégiale de Saint-Yrieix a une histoire très particulière. Il fut d’abord un orgue de salon. On découvre ainsi que sous le second empire, il était du dernier chic, pour la haute société, d’avoir chez soi un véritable orgue à tuyaux. Celui de la collégiale fut fabriqué en 1878 pour Seymourina Poirson, un cadeau de la part de son mari. Les Poirson font appel pour cela à Cavaillé-Coll, le célèbre facteur d’orgue. À travers l’histoire de l’orgue, Philippe Dubeau nous fait découvrir cette Madame Poirson, apparentée à l’une des plus prestigieuses familles anglaise, les ducs d’Hertford, et élevée au château de bagatelle, chez son parrain, avec son demi-frère, Richard Wallace, personnage qui justifie lui aussi un livre à lui tout seul.

Seymourina s’est mariée avec Paul Poirson. Le couple, mélomane, est très lié à Charles Gounod et son épouse. D’ailleurs Paul Poirson fut le librettiste de l’opéra de Gounod « Cinq-Mars ». Les deux familles s’installent place Malesherbes à Paris, côte-à-côte. Et commandent à Cavaillé-Coll deux orgues quasiment identiques. « On raconte qu’aux beaux jours, Charles Gounod et Madame Poirson ouvraient leurs fenêtres et dialoguaient comme le grand-orgue et l’orgue de choeur dans une église ! »

Madame Poirson tient salon, comme cela se fait à l’époque, et reçoit chez elle la plus haute société parisienne. « Les salons étaient le passage obligé des grands musiciens. Cette société faisait les modes, et la presse en rendait compte. » Coupure de journaux à l’appui, on sait que les plus prestigieux ont joué chez les Poirson, et notamment sur l’orgue. Massenet y a présenté les premiers extraits de « Manon », Gabriel Fauré y a fait entendre sa messe de Requiem encore inédite…

À la mort de Madame Poirson, son fils décide de vendre l’orgue de sa mère. Nous sommes en 1931. À ce moment-là, justement, le curé de Saint-Yrieix recherche un orgue, et un organiste, pour la collégiale. Les orgues ne sont pas très courants dans les églises limousines. Il s’est mis en contact avec l’Institut national des jeunes aveugles : jusqu’à la moitié du XXe siècle, il y avait « une énorme tradition des organistes aveugles », explique Philippe Dubeau. L’orgue est démonté, puis remonté à l’identique dans la collégiale en mai 1932. Joseph Oulès en devient le titulaire, il le restera 71 ans.

« C’est unique à ma connaissance : cet orgue a eu trois vies. » Comme orgue de salon, chez Madame Poirson, « une vie profane, une vie éblouissante : il a connu les plus grands compositeurs, qui ont joué sur lui. » Puis, « à partir de 132, il ne sert plus qu’à la vie lithurgique. En 1981, il entame une troisième vie, avec le festival de Saint-Yrieix. La première chose que nous avons faite en 1981, c’est de le déplacer, pour qu’il « arrose » mieux la collégiale. Il est au coeur du festival, qui a accueilli les plus grandes stars. Il a retrouvé les compositeurs qui avaient joué sur lui. » Au coeur du festival, et même un peu à l’origine de celui-ci, puisque c’est un « pari » qu’avait lancé l’organiste Philippe Dubeau, de prouver que la musique classique pouvait rassembler dans la région. Pari gagné avec un premier concert réunissant Philippe Dubeau et Pierre Thibaud, le trompettiste…