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«Les médailles, c’est pas pour nous»

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«Les médailles, c’est pas pour nous»

Michel Redon, s’il ne cherche pas à réécrire l’histoire du massacre d’Oradour sur Glane, exprime une incompréhension face à «l’oubli dont sont victimes les habitants des hameaux» proches du village martyr. Il relate ainsi les actes de son père, Hippolyte, qui, en ce tristement célèbre 10 juin 1944, a permis à plusieurs personnes d’échapper aux Allemands au Mas le l’Arbre.

Michel Redon présente la carte d’interné politique de son père.

Michel Redon, s’il ne cherche pas à réécrire l’histoire du massacre d’Oradour sur Glane, exprime une incompréhension face à «l’oubli dont sont victimes les habitants des hameaux» proches du village martyr. Il relate ainsi les actes de son père, Hippolyte, qui, en ce tristement célèbre 10 juin 1944, a permis à plusieurs personnes d’échapper aux Allemands au Mas le l’Arbre.

«Je ne veux pas partir sans avoir pu rendre hommage à mon père». Voilà pourquoi Michel Redon, Radounaud de toujours, essaie de faire reconnaître les actes héroïques de son père qui a échappé aux Allemands le 10 juin 1944 et, en prévenant plusieurs personnes de leur arrivée imminente, leur a permis de ne pas connaître une fin tragique ce jour-là.

«C’est suite à ma critique sur Emmanuel Macron et ses indécents selfies au village martyr que Michel Baury m’a contacté en me disant «tu sais que ton père était un héros ?» Nous, on ne parlait pas de cette période en famille, comme dans beaucoup de familles, mais c’est à partir de ce moment-là que j’ai découvert ce qu’avait fait mon père et je me suis dit, j’arrive à 71 ans et je ne veux pas partir sans avoir pu rendre hommage à mon père. Quand je lis maintenant des témoignages qui citent son vélo… je le connaissais ce vélo… et ce chemin où il a prévenu ces gens, j’y fais mon bois régulièrement… On me l’avait déjà dit qu’il avait sauvé une personne, mais une dizaine ! C’est une partie de l’histoire…»

Cette histoire, elle se découvre dans les dépositions des témoins(1) qui relatent avoir été prévenus de l’arrivée d’une patrouille allemande au Hameau des Bordes par Hippolyte Redon sur sa bicyclette qui venait de leur échapper. La déposition d’Hippolyte Redon lui-même éclaire cette courte mais funeste expédition en dehors du bourg d’Oradour.

Michel Baury, qui se décrit lui-même comme «collecteur d’histoire», s’il a déjà été accusé de se livrer à une réécriture de l’histoire officielle d’Oradour sans s’appuyer sur des sources fiables, semble, là, puiser les informations sur l’histoire d’Hippolyte Redon dans des documents officiels, même s’ils ne restent que des témoignages a posteriori et donc dépendant de la mémoire de ceux qui les ont faits. Ces dépositions sont concordantes et c’est ce que Michel Redon point du doigt en s’interrogeant. «Pourquoi on ne parle pas des gens qui étaient dans les hameaux ? Je ne veux pas de médaille, c’est pas pour nous ça, je les laisse à qui veut les porter… à Oradour on les distribue… Je n’invente rien, d’autant moins que ce n’est pas mon père qui nous en a parlé ; il faut dire qu’on ne l’écoutait pas trop non plus et ce n’est pas le seul qu’on n’écoutait pas, c’est souvent comme ça avec les gens de la campagne…»

Mais cette histoire, même s’il ne l’écoutait pas, n’est jamais restée loin de lui. «Je ne peux pas vivre loin d’Oradour, j’y suis né, je vis ma retraite dans le hameau des Bordes, c’est plus fort que moi, l’été je fais l’entretien des toilettes publiques du village martyr comme ça, je passe ma matinée dans les ruines du vieux bourg, je flâne et je me souviens de quand on était gamins. Nous, les enfants d’Oradour d’après guerre, on ne parlait pas du massacre, on traînait dans le village martyr pour y jouer…»

Le 10 juin 1944 d’Hippolyte Redon

La déposition de son père, Michel la connaît maintenant par coeur…

Il avait alors 43 ans et redescendait la rue principale d’Oradour peu après 14h quand il aperçoit un groupe d’habitants «tous encadrés par des Allemands armés. Je (…) revint au plus vite à mon atelier, place du Champ de Foire. J’avertis ma tante en lui disant que les Allemands étaient probablement en train de ramasser les hommes et je l’informais que j’allais m’enfuir. J’ai saisi ma bicyclette et je me suis rapidement éloigné d’Oradour par un sentier, pour gagner mon domicile aux Bordes. Au moment de passer devant les dernières maisons du bourg pour rentrer chez moi (…) j’ai été mitraillé par des Allemands qui avaient pris position sur le pont de la Glane».

Sur son passage, Hippolyte donne alerte les habitants. «C’est ainsi que la famille Thomas, la famille Boissou et d’autres habitants, domiciliés aux Mas de l’Arbre, ont pu prendre leurs dispositions et s’enfuir. Si la famille Thomas a ainsi été épargnée, il n’en a pas été de même avec la famille Boissou dont seuls les deux fils avaient réussi, ave leur père, à se sauver à travers champs».

Il relate ainsi comment il est rentré chez lui pour s’enfuir avec son épouse et son fils, le frère de Michel, âgé de 14 ans, dans les bois, alors que les Allemands s’arrêtaient «à environ 250 mètres avant d’arriver aux Bordes». Son témoignage relate aussi comment, le jour suivant, il est retourné à Oradour, espérant retrouver sa nièce de 11 ans (dont les parents lui avaient confié la garde) qui n’était pas rentrée et qu’il ne retrouvera jamais. Il décrit sa découverte du bourg jonché de cadavres et de l’église dans laquelle «il régnait une telle chaleur qu’il nous fut impossible d’y pénétrer. J’ai vu, dans la nef, un monceau de cadavres qui finissait de se consumer».

La déposition d’Anna Thomas, qui résidait alors au Mas de l’Arbre, confirme son témoignage. «Après le déjeuner, aux environs de 14h 30, nous avons entendu un coup de feu tiré dans la direction d’Oradour. Étant sortis pour voir d’où venait ce coup de feu, nous avons été interpellés par M. Redon, aubergiste aux Bordes qui revenait à bicyclette d’Oradour. Il nous a invités à nous sauver tous au plus vite, en précisant que les Allemands étaient arrivés et ramassaient les gens dans le bourg ; il a même ajouté que les Allemands le suivaient de près».

On retrouve également Hippolyte dans la déposition d’Henriette Sage. «Le jour en question, aux environs de 14h 30, nous avons perçu des rafales tirées avec des armes automatiques. Étant sortie devant la porte pour me rendre compte de ce qui pouvait bien se passer, j’ai vu passer le sieur Redon (…) qui revenait à bicyclette d’Oradour. En m’apercevant, il m’a avertie que si mon mari était là, il devrait prendre la fuite en précisant que les Allemands se trouvaient à Oradour. Sans doute voulait-il me dire qu’ils ramassaient les hommes. Je n’ai pu insister car M. Redon semblait être très pressé de rentrer aux Bordes.»

Pour Jacques Boissou, qui avait alors 16 ans et vivait lui au Mas de l’Arbre, «nous avons été avertis par M. Redon (…) qui revenait à bicyclette du bourg d’Oradour que les Allemands y raflaient tous les hommes. Ma sœur se trouvant à l’école du bourg, mon grand père a décidé de s’y rendre pour la ramener à la maison. Mais en arrivant à 250 m de chez nous, il a été surpris par des rafales de mitraillettes et il a dû rebrousser chemin. Ma sœur « Jeannette » était âgée de 9 ans ½. Nous ne l’avons pas revue.»

L’histoire est tristement célèbre, les Allemands, ce jour-là, ne raflaient pas que les hommes et 642 personnes périrent dans le massacre. «183 maisons, 26 ateliers, 19 garages, 55 remises, 10 granges, 58 hangars, 22 magasins, 4 écoles et une gare ont complètement été ravagés par le feu» selon le rapport du commissaire enquêteur Arnet, commissaire de police à la 20e brigade régionale de police de sûreté de Limoges.

Michel Redon ne nie pas l’histoire officielle, ni la douleur de tous ceux qui ont, de près ou de loin, subit les horreurs commises à Oradour ce triste jour de juin 1944, il tient à mettre en valeur une «petite partie de cette histoire, celle des gens qui ne vivaient pas dans le bourg, celle de mon père qui a sauvé des hommes en fuyant les Allemands sur sa bicyclette». Pas de médaille, peut-être, mais la reconnaissance de ces actes qui mériteraient, un jour, d’être qualifiés d’héroïques.

Vincent Peyrel

1. Dépositions faites les 10 et 17 novembre 1944 auprès de Pierre Arnet, commissaire à la 20e brigade régionale de police de sûreté de Limoges par Hippolyte Redon, Anna Thomas, Jacques Boissou et Henriette Sage  (Archives départementales ref. 1517 W 424) .

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