De l’interdiction du glyphosate, de la science… et des incompréhensions qu’elles provoquent

Publié le 14 novembre 2019 | Une

La molécule du glyphosate.

Nous faisions récemment part de la demande du préfet faite au maire de Rilhac-Rancon de retirer son arrêté anti-pesticides. Le 8 novembre, dans les Hauts-de-Seine, la même requête était rejetée, autorisant ainsi les maires de Sceaux et de Gennevilliers à interdire le glyphosate sur leurs communes (1). Si ces différentes visions s’opposent surtout sur la conception même de l’autorité du maire en matière de protection de la population et sur la définition du principe de précaution, elles ramènent le citoyen lambda à invariablement se situer entre pro et anti pesticides. Des nuances existent pourtant et la compréhension des avis scientifiques (et de ce qui les opposerait selon l’utilisation qu’on peut en faire) est l’une des pistes permettant d’enrichir un avis auquel le « bon sens » ne saurait suffire.

Avis scientifique : un respect à géométrie variable

Si, de nos jours et à l’exception des extrémistes climato-sceptiques, tout le monde s’accorde à respecter le consensus scientifique lorsqu’il alerte sur le réchauffement climatique et ses conséquences par la voix du GIEC (Groupe d’Experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat), les anti-glyphosates dénoncent les conclusions de l’EFSA (autorité européenne de la sécurité alimentaire) et de l’Organisation Mondiale de la Santé.
L’OMS concluait en mai 2016 que « le glyphosate est peu susceptible de présenter un risque cancérogène pour l’homme ou d’être génotoxique par exposition par voie alimentaire ». Il réaffirmait aussi que « la dose journalière acceptable peut aller jusqu’à 1 mg de glyphosate pur par kg de poids chez l’humain ».
Pourquoi, alors demander que soit appliqué le principe de précaution si l’avis est si tranché ? C’est qu’il peut sembler ne pas l’être…
Le Centre International de Recherche sur le Cancer (CIRC, une agence intergouvernementale dépendant de l’OMS) a, lui, classé le glyphosate dans la liste des substances « probablement cancérogènes » (la seconde catégorie dans une liste de cinq allant de « cancérogène » à « probablement pas cancérogène »).
Si les scientifiques eux-mêmes ne semblent pas du même avis, c’est parce qu’ils ne parlent pas tout à fait de la même chose et que les notions de « danger » et de « risque » sont parfois confondues.
Le CIRC établit son classement sur le niveau de preuves qui permettent de définir si une substance est potentiellement cancérogène. Plus il est probable qu’elle le soit (quelles que soient les doses étudiées) plus la substance sera haute dans le classement. On trouve par exemple dans le groupe 1 (cancérogènes) le plutonium mais aussi la poussière de bois, le rayonnement solaire, le VIH ou… la viande.
Tout à fait scientifique et motivé, l’avis du CIRC n’est pourtant pas destiné au grand public, mais à établir un classement sur une échelle de danger. Ce classement sera ensuite pris en compte par les gouvernements et organisations internationales pour autoriser ou non certaines substances et pour fixer les doses admissibles ou limites maximales de résidus (2).
Loin d’êtres négligeables, les études sur lesquelles se base le CIRC retiennent des doses d’ingestion de glyphosate par des souris bien au-dessus d’une ingestion probable par le consommateur de légumes ou des habitants voisins de parcelles agricoles qui seraient traitées. Pour définir le danger d’un produit, il peut être compréhensible de devoir « exagérer » les conditions réelles pour pouvoir assurer qu’il en présente un ou non et envisager qu’il n’en présentera pas à l’avenir.
L’avis de l’OMS motivé par le rapport de l’EFSA présente, lui, une échelle de risque, et non du danger possible. Un produit peut être un cancérogène avéré mais ne pas présenter de risque dans le cadre de son utilisation habituelle ou encadrée. Si l’arsenic, en effet, est un cancérogène avéré (et perturbateur endocrinien), sa présence dans l’eau de boisson est tolérée à 10 microgrammes par litre, un seuil en dessous duquel il ne présente aucun risque.
Il faudrait donc conclure que le glyphosate ne présente pas de risque dans l’utilisation encadrée actuelle ?
Dans tous les cas, bien sûr, les scientifiques ne peuvent que rendre leurs conclusions « dans le cadre des connaissances actuelles ». Et si les doses de glyphosate qui peuvent être retrouvées dans les produits de consommation sont bien en dessous du niveau dangereux, l’avis d’une population peut être influencé par d’autres critères que celui des avis scientifiques.
La possibilité d’un risque à venir est toujours à prendre en compte et nombreux sont ceux qui justifient ainsi le recours au principe de précaution. La définition même de celui-ci évoque d’ailleurs qu’il est applicable « en cas de danger grave ou imminent » (tel que cité dans les conclusions du tribunal de Cergy-Pontoise qui légitime les arrêtés anti-pesticides) aussi bien que « en cas de risque de dommages graves ou irréversibles » (déclaration de Rio en 1992 dont est issu l’Agenda 21). Selon l’interprétation des risques ou du danger, les deux concepts n’évaluant pas la même chose, le recours au droit pour protéger la population peut être défendu de et retoqué tout en semblant de bonne foi des deux côtés.

Des peurs justifiées ?

Le glyphosate a été mis sur le marché en 1974 par la société Monsanto et est passé dans le domaine public en 2000.
Très répandu mais peu connu dans sa composition par le grand public, cet herbicide non sélectif (et nécessitant des adjuvants pour adhérer aux feuilles) est vite devenu l’emblème d’une agriculture productiviste et d’une société capitaliste « opposée à l’humain ». La condamnation de Monsanto à payer 70 millions de dollars à un jardinier américain qui attribue au Round Up la responsabilité de son cancer (des milliers de plaintes du même genre sont actuellement en attente de jugement contre la compagnie américaine) et les pratiques de lobbying douteuses de Monsanto (scandale des « Monsanto Papers ») n’ont certainement pas aidé à construire auprès du public une image qui aille vers la confiance.
Dans son évaluation des risques du glyphosate, l’EFSA propose une dose aiguë de référence (similaire à la Dose Journalière Admissible) de 0,5 mg/kg de poids corporel (0,1 mg comme niveau d’exposition des opérateurs). Elle rappelle que « ni les données épidémiologiques (portant sur l’homme), ni les éléments issus d’études animales n’ont démontré de causalité entre l’exposition au glyphosate et le développement de cancer chez les humains ».
Pourtant, en toute bonne foi, les militants anti-pesticides demandent son interdiction assurant que « toutes les études montrent l’impact délétère de ces produits sur la santé humaine, sur les enfants, sur la biodiversité, les paysages, l’air, l’eau » (extrait du courrier adressé aux maires de la Porte Océane du Limousin par l’association Saint-Junien Environnement).
Il n’y a pas que la peur du cancer qui motive les opposants au glyphosate et aux pesticides synthétiques en général. Les conséquences de son utilisation sur la biodiversité sont elles aussi mises en cause.
Une étude de l’université du Texas concluait notamment, en septembre 2018, qu’en perturbant le micro-organisme intestinal de l’abeille, le glyphosate compromet sa capacité à combattre les infections. Les auteurs de l’étude recommandent que le glyphosate ne soit pas pulvérisé sur les plantes que les abeilles butinent. « Ce n’est pas la seule chose qui cause la disparition des abeilles », ajoutent-ils, « mais c’est définitivement quelque chose dont les gens devraient se soucier puisque le glyphosate est utilisé partout ».
En mars 2019, un institut italien « destiné à combattre le cancer », l’Instituto Ramazzini (qui se félicite sur son site internet d’avoir participé au classement en catégorie « cancérogène » de divers composés organiques tels que le benzène en 1979 ou le formaldéhyde en 1989), accuse le glyphosate d’être un perturbateur endocrinien.
Pour l’Agence nationale de Sécurité Sanitaire de l’Alimentation, de l’Environnement et du Travail, « si les effets toxiques de certaines substances sont clairement établis à forte dose, la question de l’identification d’effets néfastes liés à une perturbation hormonale à long terme, voire, à travers plusieurs générations, et potentiellement à faibles doses reste actuellement posée ». Cependant, elle précise également que « pour certaines substances dangereuses comme des molécules cancérigènes, on observe qu’il n’y a parfois pas d’effet de seuil, au moins à l’échelle d’une population donc, des effets possibles même à faible dose. Les perturbateurs endocriniens sont suspectés d’agir de même. »

Les maires doivent-ils bannir le glyphosate ?

La réponse n’est, bien entendu, pas évidente et dépend de l’interprétation que le maire fera des conclusions des scientifiques, des arguments des opposants aux pesticides et de ceux de leurs utilisateurs, et surtout du choix, pour motiver leur décision, entre l’estimation du risque ou celle du danger. C’est d’ailleurs ce choix qui justifiera de fait la possibilité d’invoquer le principe de précaution !
On retrouve citées, dans l’arrêté municipal « interdisant l’utilisation de produits phytosanitaires sur le territoire de la ville de Sceaux », aussi bien le rapport du CIRC qui classe le glyphosate comme « cancérogène probable » (le même groupe que l’utilisation des solariums, les boissons chaudes et la viande rouge) que l’étude de l’institut Ramazzi. Le conseil municipal a alors considéré « qu’en l’absence de certitudes sur l’innocuité de la molécule glyphosate et en présence de présomptions relatives aux risques pour la santé publique », il est justifié d’interdire « tout produit contenant du glyphosate et autres substances chimiques, notamment ceux contenant des perturbateurs endocriniens ».

Quid des pesticides utilisés en agriculture biologique ?

De nombreux intrants sont autorisés en agriculture biologique et certains peuvent interroger sur leur composition et l’évaluation de leurs risques (ou de leur danger).
Les farines de plumes ou de viande sont utilisées comme amendement azoté seraient-elles classées dangereuses par le CIRC dans le cadre seul de son évaluation ? S’il est non classé parmi les cancérigènes, le cuivre (et son utilisation en bouillie bordelaise, une formulation chimique pourtant autorisée en bio) est accusé d’effet néfaste sur la faune des sols et les communautés microbiennes. L’huile de neem, un pesticide naturel, est accusée d’être un perturbateur endocrinien et la nicotine, elle aussi autorisée en bio comme pesticide, est neurotoxique.
On voit donc qu’il ne suffit pas d’être « naturel » pour être sans danger, mais le risque de ces produits ne serait peut-être pas avéré par les scientifiques (il l’a toutefois été pour certains comme la roténone, autorisée en agriculture biologique jusqu’en 2011 en France pour le traitement des arbres fruitiers et des pommes de terre, avant que les risques neurodégénératifs qu’elle présentait sur les opérateurs et travailleurs agricoles ne motivent son interdiction).
Les avis risquent donc d’être partagés sur la question du glyphosate, et les débats s’annoncent intéressants tant qu’ils se feront sur les mêmes échelles de comparaison (risque/danger, peur/information, applicabilité du principe de précaution). Il ne serait donc pas étonnant d’entendre parler des pesticides sous leurs nombreuses formes lors de la prochaine campagne électorale, les maires étant souvent invités à prendre position par leurs administrés ou les associations environnementalistes.


Vincent Peyrel

  1. Le préfet faisait valoir que l’interdiction de telles substances relève de la compétence des ministères qui justifient « qu’aucune étude n’établit de péril imminent pour la santé des populations qui pourrait justifier que le maire se substitue en urgence à l’État » et que « le principe de précaution, s’il est applicable à toute autorité publique dans ses domaines d’attributions, ne saurait avoir ni pour objet ni pour effet de permettre à une autorité publique d’excéder son champ de compétence ».
    La commune de Gennevilliers argue, elle, que, si le glyphosate est autorisé, le principe de précaution doit néanmoins être appliqué puisque « les procédures conduisant à l’autorisation d’un produit phytopharmaceutique doivent impérativement comprendre une appréciation non seulement des effets propres des substances actives contenues dans ce produit, mais aussi des effets cumulés de ces substances et de leurs effets cumulés avec d’autres composants dudit produit, ce qui n’est pas le cas en l’espèce en France ». De ce fait, le maire accuse une carence de l’État (que l’état ne reconnaît pas) et rend applicable le principe de précaution.
    Le tribunal administratif de Cergy-Pontoise a retenu, dans ce cas précis, qu’il « ne saurait être sérieusement contesté que les produits phytopharmaceutiques visés par l’arrêté en litige (…) constituent un danger grave pour les populations exposées » et que le maire se retrouvait donc en position d’appliquer le principe de précaution (« en cas de danger grave ou imminent ou de circonstances locales particulières »).
  2. La Dose Journalière Admissible (DJA) est la consommation quotidienne possible d’une substance médicamenteuse ou toxique au cours d’une vie entière sans risque pour la santé. La Limite Maximale de Résidus fixe la barre au-dessus de laquelle la commercialisation d’une substance n’est plus autorisée. Elle est calculée pour que la totalité des résidus d’un pesticide ingérée par une population donnée ne dépasse pas la DJA.