Article du 29/10/2013 à 15:40
Guy Perlier n'oublie pas les pages sombres du Limousin
Guy Perlier présente son nouvel ouvrage.
Jusqu'au 20 octobre, la maison des consuls de Saint-Junien a accueilli l'exposition des Amis de la fondation pour la mémoire de la déportation sur « les camps d'internement du Limousin ». Une nouvelle occasion, pour l'historien Guy Perlier, de revenir sur un sujet qui souffre toujours d'un déficit de connaissance.

C'est lorsqu'il était professeur d'histoire au lycée Léonard-Limosin que Guy Perlier s'est retrouvé plongé dans l'histoire de la déportation.

« J'ai commencé à inviter des conférenciers qui m'ont parlé du concours national de la Résistance, auquel j'ai fait participer les élèves plusieurs années de suite. En faisant des recherches, j'ai rencontré les anciens résistants, les anciens déportés, et je me suis pris d'affection pour ces gens. C'est Thérèse Menot (résistante déportée en 1944 à Ravensbrück) qui a orienté mon travail vers les camps d'internement en France, lorsqu'elle m'a demandé de travailler sur un monument de Saint-Germain-les-Belles. »

Depuis, il n'a jamais abandonné ce sujet. Quatre livres plus tard, les camps d'internement du Limousin n'ont plus de secret pour lui, et l'exposition que proposent l'AFMD (délégation 87) et l'association des déportés, internés, résistants et patriotes s'appuie sur le travail historique qu'il a fourni lors de la préparation de sa thèse. Une constante recherche de la vérité l'anime pour ne pas que soit oubliée. Comme par exemple la participation de toute une partie de la population française aux crimes nazis comme lors de la rafle d'août 1942 qu'il présentera lors d'une conférence à la salle des fêtes de Saint-Junien, le 10 octobre et au sujet duquel il a écrit le livre « La Rafle ».

« Si cet événement mérite vraiment d'être souligné, c'est qu'il a été le seul du genre durant la guerre et qu'il y a eu, à partir de là, un virage dans l'opinion du peuple français. S'il a été demandé par les Allemands, sa réalisation était entièrement française, et certains se prêtaient volontiers à cette opération. La France est devenue, à partir de là, le seul pays à avoir livré des Juifs d'elle-même : ça prouve la nocivité du gouvernement de Pétain, Laval et Bousquet... qui n'a même pas été condamné. »

Pour évoquer cette rafle qui devait, à l'origine, permettre la déportation de 10 000 Juifs en zone non occupée, il a fallu se replonger dans des documents d'époque parfois très opaques, comme les listes de déportés du Limousin, qui sont encore souvent estimés à 442. « C'est un peu l'élément déclencheur de mon livre. En fouillant les archives départementales, on voit que, sur l'estimation des 1 300 personnes qui devaient être livrées en Limousin, ce sont 690 qui ont été internées à Nexon. 458 partiront au final, en plus des 59 travailleurs étrangers. » La différence entre les chiffres trop souvent cités et ceux qu'il répertorie dans les listes d'époques parfois indéchiffrables lui semble trop importante pour être passée sous silence. Il n'en finit pas de rappeler que dans le Limousin, terre de résistance, on a aussi participé à la solution finale mise en place par le gouvernement nazi.

Après avoir passé des heures avec son épouse Marie-Jo (petite fille de déporté et de l'ancien maire de Nedde, M. Chemartin, démis de ses fonctions par Pétain) à « traduire » les registres, Guy Perlier édite la liste des déportés de Nexon et continue, livre après livre, exposition après exposition, conférence après conférence, à porter cette page de l'histoire de la région pour qu'elle ne soit pas ignorée. « Mon premier livre était basé sur des documents d'époque, grâce auxquels on ne peut pas nier l'existence de ces camps, comme celui de Saint-Paul, où l'on voit bien que le camp de travail se situait à quelques dizaines de mètres du bourg et comptait plus de prisonniers que d'habitants. Avec 150 gardiens à l'époque, il apportait une économie non négligeable dans ce village qui a, aujourd'hui, digéré et intégré cette page de l'histoire. On travaille actuellement avec le maire de cette commune pour réaliser des panneaux explicatifs à installer sur les lieux, afin que les randonneurs qui s'arrêtent sur ce qui était un camp d'internement sachent ce qu'il en était. Une exposition, un bouquin ou un film sur le sujet, c'est bien, mais il faut vraiment revenir sans arrêt sur le sujet pour l'intégrer dans la conscience de tous. Le camp de Nexon est plus difficile à évoquer, c'est un souvenir plus douloureux parce qu'il est devenu, à partir de cette rafle de 1942, un camp de déportation : c'était le criblage ultime pour envoyer les gens à Drancy puis à Auschwitz. »

Une page de l'histoire qui a révélé autant de comportements honteux que d'autres, plus héroïques au petit niveau de chacun, certains se livrant à l'arrestation de dizaines de Juifs, là où d'autres jouaient avec les consignes pour en livrer le moins possible. « C'était aussi important pour moi de coupler ces travaux avec ceux des historiens allemands, et d'expliquer l'évolution de la politique et des idées en Allemagne. Il s'agit d'expliquer que les officiers allemands n'étaient pas tous des militaires à la botte d'Hitler qui appliquaient simplement les ordres comme on peut souvent l'entendre. Il n'y avait pas que des idiots qui suivaient les ordres à la conférence de Wannsee organisée par Heidrich en 1942 pour mettre au point froidement la solution finale », explique-t-il en rappelant l'histoire de cet officier supérieur allemand dans les Balkans qui, face à une forte résistance, avait annoncé que pour un officier tué, 100 Juifs, Tsiganes et communistes seraient fusillés dans les camps... Ce qui fit que la Serbie fut bientôt, selon Harold Turner en août 1942, « le seul pays où les questions juives et tsiganes étaient résolues »... « Ce n'était pas Hitler qui lui avait demandé de faire ça, tout le monde ne suivait pas le monstre comme certaines thèses le défendent, et certains adhéraient vraiment à l'idée de la solution finale ».



« Aurai-je assez vécu pour tous ceux qui sont morts ? »


Guy Perlier vient de publier son cinquième livre. Pour la première fois, celui-ci est écrit à la première personne. Il y livre la vie de Camille Senon dans « une biographie un peu particulière » à laquelle il ne voulait pas donner « la lourdeur habituelle du travail historique ». « Cette femme est un exemple de militantisme, une personnalité très forte qui continue, encore à 89 ans aujourd'hui, de participer aux manifestations ! »

Après avoir échappé au massacre d'Oradour (elle était dans le train qui revenait chaque jour de Limoges à Saint-Junien en passant par le village devenu martyr), elle est devenue, à 19 ans, une militante. « Elle était en première ligne contre la guerre d'Algérie, a quitté le parti socialiste pour adhérer à la CGT, témoigné au procès de Bordeaux... Elle a une vie passionnante et cela faisait très longtemps que j'essayais de la motiver pour raconter tout ça. C'est peut-être l'une des plus grandes militantes de la région pour la paix, la liberté et la mémoire et elle est encore très méconnue. Quand elle a reçu sa Légion d'Honneur, tous ceux qui l'ont applaudie ne connaissent rien de ses combats et ne voient en elle qu'une survivante d'Oradour. » Il était temps, là encore, de remettre l'histoire dans le bon sens pour Guy Perlier...



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